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Nucléaire : la troisième génération sera-t-elle livrée à temps ?

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- « C’est à EDF de s’exprimer sur le sujet. Nous, nous sommes, en ce qui concerne Flamanville, parfaitement à l’heure dans nos livraisons (Anne Lauvergeon, présidente du groupe Areva). »
Mésentente totale entre Areva et EDF : le premier avoue ne pas pouvoir mettre en service le réacteur nucléaire de nouvelle génération (EPR) avant 2013. EDF, lui, dément et maintient ses prévisions pour 2012. Qui aura le dernier mot ?
Interviewée sur France Inter le 12 novembre, la présidente du groupe Areva, Anne Lauvergeon, a été claire : la mise en service de l’EPR de Flamanville (voir encadré ci-dessous) aura du retard. Un an au minimum, soit une ouverture désormais prévue pour 2013. Et d’ajouter que le responsable n’est autre que le partenaire EDF : « C’est au groupe énergétique de s’exprimer sur le sujet. Nous, nous sommes, en ce qui concerne Flamanville, parfaitement à l’heure dans nos livraisons ».
Paradoxe dans cette affaire : EDF déclare la semaine précédente pouvoir tenir les délais. La compagnie affirme avoir opté pour une méthode plus coûteuse que prévu pour accélérer le chantier et ainsi respecter le calendrier. « Avec Bouygues, nous avons pris toutes les dispositions pour gérer les aléas de génie civil inhérents à l’ampleur de ce projet ».
Qui faut-il donc croire ? Prenons, d’abord, le cas d’Areva : l’entreprise est maître d’œuvre du réacteur et accuse déjà un retard de plus de deux ans. Anne Lauvergeon s’explique : « Effectivement, nous avons du retard par rapport à une durée de construction qui était prévue à l’origine de quatre ans. On va le faire en six ans, six ans et demi, ça n’a rien d’extraordinaire ». Rien d’extraordinaire ? Peut-on alors faire confiance à une compagnie qui justifie assez facilement ses lenteurs (les travaux étaient censés durer de 2005 à 2009) et qui accuse son partenaire ? Surtout quand ce dernier ne modifie rien à ses objectifs.
Du côté d’EDF, cela dit, il y a aussi de quoi avoir des doutes : les travaux débutés en décembre 2007 ont très vite subi une interruption. Dès le deuxième trimestre 2008. Puis en août, le groupe est obligé de répondre aux accusations du Canard Enchaîné qui faisait état d’un possible retard de neuf mois. En cause : la demande de l’Autorité de Sûreté de stopper les opérations de bétonnage pendant deux mois, et des problèmes de fabrication du revêtement en acier « liner » protégeant le réacteur. Peut-être donc qu’Areva a raison : EDF est à la traîne et ne veut pas le reconnaître. Réponse en 2012.
Le prix du retard
Malheureusement, mise en service en 2013 ou pas, il faut déjà songer à la facture du premier retard. Et pour cela, il suffit de comparer la situation avec la construction de l’EPR finlandais d’Olkiluoto : ce dernier, dont le chantier est supervisé par Areva, sera également livré après la date prévue (deux ans après). Le contrat avec la Finlande élevait la facture initiale à trois milliards d’euros. Aujourd’hui, il est plutôt question de 4,5 milliards d’euros. Qui va payer la différence ? Certainement pas les innocents citoyens finlandais. Encore moins Areva. Reste une option : le contribuable français.
La raison est simple : l’Etat est actionnaire de l’entreprise à 87 %. Dans le cas de l’EPR de Flamanville, les surcoûts sont également à craindre (facture avant le retard : trois milliards d’euros). Les mêmes devront en assumer les conséquences et mettre la main au porte-monnaie. Alors, rentable, le nucléaire ? Pas pour tout le monde, c’est évident.
EPR, l’enfant mal-aimé du nucléaire :
Le réacteur pressurisé européen (en anglais EPR : European Pressurized Reactor) est un projet de réacteur nucléaire de troisième génération, conçu et développé par EDF et Areva. Plus sûr, il est censé fournir 22 % d’électricité de plus qu’un réacteur traditionnel avec la même quantité de combustible et réduire de 30 % le volume de déchets radioactifs générés.
Deux chantiers de construction sont en cours : en Finlande, à Olkiluoto, et en France, à Flamanville. Des études prévoient d’autres chantiers dans ces pays, ainsi qu’au Royaume-Uni. A l’extérieur de l’Europe, certains Etats sont intéressés : la Chine (deux centrales prévues sur le site de Taishan dans la province de Guangdong), qui a signé avec Areva le plus gros contrat de l’histoire du nucléaire civil (8 milliards d’euros). Les Etats-Unis, où l’électricien Constellation Energy associé à Areva souhaite une première construction pour 2010-2011 sur le site de Calvert Cliffs (Maryland). L’Afrique du Sud, le Canada, le Maroc, l’Egypte et Abou Dhabi (Emirats Arabes Unis) pourraient également se doter d’un EPR.
Relatif succès, donc. Et intéressant sur les plans énergétiques et environnementaux. Cela dit, les retards de construction commencent à devenir ennuyeux. Ils pourraient refroidir certains clients potentiels.
Mais le réel problème de l’EPR, c’est que son projet même est controversé. En cause : son intérêt, tout simplement. Présenté comme la nouvelle génération de réacteur, il est pourtant loin d’être technologiquement révolutionnaire. Né à la fin des années 1980, il n’a guère d’autres innovations à proposer qu’une coque en béton et des systèmes de sécurité supplémentaires. Alors beaucoup se demandent pourquoi investir des milliards dans des nouvelles centrales, sachant de plus que la France, qui exporte déjà 15 % de son électricité, n’a pas besoin d’augmenter sa production. De la même façon, rien ne justifie un remplacement rapide de notre technologie nucléaire : la première centrale française qui atteindra l’âge de la retraite sera celle de Fessenheim, en Alsace, en 2017 (après 40 ans de service). Peut-être aurait-il été plus judicieux d’investir dans la quatrième génération qui, elle, représente un véritable bond en avant : réacteur à neutrons rapides, refroidissement à l’hélium ou au plomb plutôt qu’à l’eau et, surtout, auto-recyclage des déchets qui permet de ralentir considérablement le rythme de la consommation d’uranium. L’EPR, à côté, paraît presque désuet.
Un seul responsable de tout cet empressement : le puissant lobby du nucléaire français. Après le gouvernement Jospin et son alliance avec les Verts, le groupe de pression s’engouffre dans la brèche et profite d’une situation politique favorable pour vendre son projet. Le prétexte de la hausse du pétrole finit le travail (cela dit, l’argument ne tient pas : en France, les voitures ne sont pas encore électriques et l’on ne produit quasiment pas d’électricité à base de pétrole en Europe). Principale motivation de ce petit groupe de fanatiques de l’atome : la vente d’EPR à la Chine. L’histoire prouve que l’opération ne fut pas vaine.
Yann Cohignac
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