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Olivia Mokiejewski, journaliste et présentatrice des Orphelins du paradis

Date de l'interview :
07 / 02 / 2011
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Olivia Mokiejewski
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La biodiversité est essentielle, fondamentale et capitale pour la survie de l'humanité. Les hommes et les animaux devraient cohabiter sans heurts. Or, ce n'est plus un secret pour personne, la biodiversité s'érode à un rythme alarmant et effréné. La faute à qui ? A l'homme. Mais loin de jeter la pierre sur les plus pauvres, que bien souvent de riches industriels n'hésitent pas à compromettre, la journaliste Olivia Mokiejewski tente de comprendre et d'ébaucher des solutions. Elle est partie à la rencontre d'animaux emblématiques dont la survie est grandement menacée et nous propose, pour la dernière fois de la saison, dimanche 6 février sur France2, un épisode émouvant sur les géants de Tsavo, ces éléphants que les Kenyans ne supportent plus. Rencontre avec une journaliste qui a fait de l'environnement le fil conducteur de sa vie...

DeveloppementDurable.com : Quel a été votre parcours ?

Olivia Mokiejewski : A mon époque, personne ne s'intéressait à l'environnement. Quand j'ai commencé le journalisme, il y a 11 ans, il était très difficile de réussir à vendre des sujets sur l'environnement. Comme c'était mon rêve, ma passion, je me suis accrochée, il n'y avait aucune raison que je n'y parvienne pas. Et depuis, le fait que je travaille 15h par jour en est une preuve évidente ! Mais bon, il fallait que je gagne ma vie, j'ai donc tourné aussi des sujets société, des reportages sur l'immobilier, sur des serial killers... ! Puis, petit à petit, l'environnement a pris une place prépondérante et depuis, il fait partie intégrante de notre vie à tous. Les jeunes s'y intéressent de plus en plus et j'en suis ravie. Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand sont des hommes formidables mais ils font partie d'une autre génération. C'est à nous de prendre la relève !

dd.com : Qu'avez-vous ressenti en côtoyant des animaux en détresse que des hommes n'hésitent pas à massacrer ?

O. M. : C'est compliqué ! Je n'aime pas l'extrêmisme, je ne veux pas juger à l'emporte-pièce ! D'abord parce que je ne suis pas dans mon pays et ensuite parce qu'il faut comprendre les intérêts des locaux. On peut peut-être les taxer d'indifférence mais quand votre seul objectif est de nourrir coûte que coûte votre famille, vous coupez des arbres ou vous capturez un bébé orang-outan pour le vendre 1 000 euros. Je suis touchée par la détresse des animaux, je me rends compte à quel point nous sommes aveugles et inconscients de détruire ainsi notre patrimoine. Mais je me refuse de les juger. Je me mets à leur place : que ferais-je si j'avais 5 enfants à nourrir ?

J'éprouve plus de colère contre la chasse à l'ours, par exemple, qui n'est qu'un loisir pour satisfaire des occidentaux en mal de sensations fortes et dont le seul objectif est de rapporter un trophée et une peau de bête. Je peux comprendre le guide local russe, qui n'a rien à manger au milieu de la Taïga et qui se fait un peu d'argent. Par contre, je n'ai aucune mais alors aucune compassion pour celui qui va payer 3 000 euros pour jouer les hommes forts et virils en tuant un ours en pleine hibernation. Idem pour les businessmen du monde entier qui embauchent de pauvres petits Indonésiens pour couper illégalement des arbres en pleine jungle au péril de leur vie. Je suis contre parce que le pays qu'on pille n'en profite pas, on les arnaque, on leur vole leurs ressources, on les paye une misère et après, on s'en va dévaster un autre pays. J'éprouve vraiment de la colère pour ces industriels-là, mais jamais contre les locaux qui se font avilir. En Namibie, lors du tournage avec les guépards, j'ai eu beaucoup de mal à contenir mon indignation contre les riches fermiers, les Afrikaaners qui occupent tout le territoire et qui tuent des guépards sous prétexte qu'ils n'en veulent pas chez eux. Mais comment faire, tout le territoire leur appartient !

Ce que je ne veux pas non plus, c'est choisir entre les animaux et les hommes. On peut tout à fait trouver un système dans lequel les hommes et les animaux cohabiteraient et profiteraient de l'apport de l'autre. Qu'on soit Australien, Malgache, Indonésien ou Français, nous avons tous le même intérêt à protéger nos animaux. Ils font partie intégrante de l'équilibre de notre planète. Je suis ravie de constater que le Kenya se bat pour sauver ses éléphants, c'est dans l'intérêt collectif parce qu'ils attirent les touristes et que le tourisme constitue la deuxième source de revenus du pays.

dd.com : Avez-vous rencontré des braconniers ?

O.M : Non ! Mais nous avons vu une population se battant pour la viande d'un éléphant mort à la suite d'une collision avec un train. Pour ces gens, se nourrir avec de la viande d'éléphant sonnait comme une revanche contre une espèce qui détruit leurs récoltes et les plonge dans la famine. Le climat entre les Kenyans et les éléphants est très tendu et je ne me vois pas leur expliquer qu'il ne faut pas les tuer alors qu'eux-mêmes n'ont rien à donner à manger à leurs enfants. C'est une situation extrêmement compliquée !

Les pouvoirs publics devraient remplir leur rôle et mettre en place des corridors pour que les éléphants puissent migrer sans détruire les récoltes des Kenyans.

De plus, les braconniers qui déciment les populations d'éléphants sont très souvent des Somaliens qui risquent leur vie pour nourrir leur famille. Dans les réserves, s'ils sont armés, les Rangers ont tout à fait le droit de leur tirer dessus et de les tuer. C'est la raison pour laquelle je dis que ces situations sont très compliquées et que je ne peux pas me permettre de juger ces pauvres gens qui, bien souvent, n'ont pas d'autre choix. Celui contre qui je pourrais m'énerver, par contre, c'est le grossiste qui vend une défense d'éléphant 70 000 euros alors que le pauvre braconnier qui a pris des risques énormes pour en tuer un n'a gagné que 200 euros. Le grossiste, lui, il exploite la pauvreté et le malheur des gens. Et puis, très souvent, le braconnier n'a aucune idée du sort réservé au cadavre de l'animal, il le tue pour gagner un peu d'argent, point final. Si on lui offre plus d'argent pour protéger les éléphants, il va accepter avec plaisir. Il n'a pas vraiment envie de détruire les richesses de son pays, ce qu'il veut, c'est manger.

dd.com : Le personnel des refuges participe-t-il à la sensibilisation des locaux ?

O. M. : Tout à fait ! L'avantage, c'est qu'ils appartiennent à des régions différentes et, de fait, sont de formidables ambassadeurs. Ils sont surtout heureux d'avoir un emploi, de faire vivre leur famille et en parlent donc beaucoup autour d'eux. Quand je leur ai demandé s'ils avaient un jour imaginé travailler avec des éléphants, ils m'ont tous répondu que non. Pour eux, l'éléphant est synonyme de destruction des cultures, ils sont élevés dans la haine de l'animal. Pour nous, un éléphant, c'est mignon, c'est Babar, on a envie de le toucher, de le câliner. Pour eux, c'est le contraire. Tout ceci est très relatif. Je suis certaine que beaucoup de gens doivent trouver atroce qu'on chasse les ours. On ne peut donc pas critiquer sans tenter de comprendre et de remettre les choses à leur place. Et ensuite, d'essayer d'élaborer des solutions. Ceux contre qui il faut se battre ce sont les hommes à la tête des réseaux de trafic, ce sont eux les véritables coupables.

dd.com : Avez-vous parfois eu peur ?

O. M. : Oui, il m'est arrivé d'avoir peur. Au début, nous n'étions pas vraiment à l'aise, il faut un temps d'adaptation. Ces pauvres bêtes ont toutes été victimes des hommes donc il ne leur a pas été facile de voir débarquer une équipe avec une grosse caméra et une perche, je les comprends ! C'est la raison pour laquelle nous restions toujours un mois sur place, histoire de leur laisser le temps de s'habituer à nous.

Je n'ai pas eu peur des guépards mais pour la petite histoire, au final, je me suis fait mordre par un... babouin ! Avec les lions, je n'étais pas rassurée. Mais je fonctionne au feeling, je sens si je dois y aller ou pas. Il n'y a pas de règle, cela dépend des jours, des humeurs, des ambiances, des regards. De toute façon, même si nous étions entourés de soigneurs qui les connaissent parfaitement, ces animaux sauvages restent imprévisibles. Je me fie donc à ce que je ressens. Et j'ai souvent raison. La preuve en est ma morsure de babouin. Nous devions tourner une séquence dans un centre de guépards qui héberge aussi des singes. Je n'avais pas très envie de tourner à ce moment-là, mais c'était important donc j'ai pris sur moi et nous avons tourné. Moralité : je me suis fait mordre par un babouin, j'ai une cicatrice de 4 centimètres dans le bas du dos et un traitement anti-rabique très puissant et épuisant. Ce n'est pas dramatique, je n'ai pas eu peur, j'étais juste angoissée à cause de la rage. Un animal, même vacciné, peut être porteur du virus.

Il y a eu un autre épisode assez traumatisant. Nous étions partis ramasser des pièges et tout autour de nous gravitaient des lions et des buffles. Nous étions avec 2 rangers et sans nous en rendre compte, nous nous sommes approchés trop près d'un buffle. L'un des rangers nous a alors intimé l'ordre de reculer. Il a tiré en l'air pour l'effrayer mais rien n'y a fait, l'animal s'est mis à foncer droit sur nous. Nous nous sommes tous mis à courir mais manque de chance, je me suis pris les pieds dans une racine et ai atterri dans une sorte de trou. Je voyais le buffle se rapprocher inéluctablement et je commençais à me persuader que je ne sentirais rien, que je n'aurais pas mal ! Quand l'un des soigneurs est retourné sur ses pas, m'a attrapé la main et m'a aidée à m'enfuir. Je dois avouer qu'il m'a sauvée sinon je me serais fait sauvagement piétiner par le buffle. C'est fou comme au bout d'un certain temps à travailler dans la savane, vous parvenez jusqu'à oublier totalement les animaux sauvages autour de vous.

J'ai eu aussi une frayeur avec les lions. Nous nettoyions une cage pendant qu'à l'autre bout, un membre du centre distrayait la lionne avec de la nourriture. Sauf qu'un à un certain moment, elle nous a entendus et a couru vers nous. Nous n'avons eu que le temps de refermer la cage !

Certes, ce sont tous des animaux impressionnants mais si je m'embarque dans une telle aventure, c'est parce que j'arrive à dépasser les risques. Tout en faisant en sorte de les minimiser, pour mon équipe et pour moi-même.

dd.com : Quel moment vous a le plus émue ?

O. M. : Les orangs-outans m'ont beaucoup touchée. Leur situation est extrêmement dramatique. En les regardant, je me demandais si j'aurais, un jour, l'occasion d'en voir à nouveau. Ils sont d'autant plus troublants qu'ils nous ressemblent beaucoup. J'ai les larmes aux yeux quand je pense à certains singes rasés et transformés en prostituées pour des étrangers.

Je m'étais particulièrement attachée à un orang-outan en particulier qui, une fois qu'on l'a relâché, est venu me dire adieu. J'allais le voir tous les soirs dans sa cage et je me promenais aussi en pleine nature avec lui. Le jour où nous devions le relâcher, nous l'avons accompagné sur plusieurs kilomètres dans la jungle. Une fois que nous avons eu trouvé le bon endroit, nous l'avons relâché, il s'en est allé et quelques instants plus tard, il est revenu sur ses pas et m'a attrapé les mains. Ce n'était peut-être pas véritablement un au-revoir mais je l'ai interprété comme tel. J'ai été très émue et touchée.

Tous les animaux me manquent. J'en parraine d'ailleurs certains d'entre eux et notamment 2 éléphants et 2 orangs-outans et je prends régulièrement de leurs nouvelles. Même si nous ne passons que trois semaines avec eux, une fois venue l'heure de les quitter, nous avons l'impression de les abandonner. Mais nous savons qu'ils sont entre de bonnes mains et que notre départ ne change rien pour eux. Ensuite, nous essayons d'être leurs meilleurs ambassadeurs possibles.

dd.com : A l'inverse, qu'est-ce qui vous a le plus révolté ?

O. M. : Ma rencontre avec un chasseur en Namibie que j'ai rencontré chez un taxidermiste. D'ailleurs, je n'étais jamais entrée dans un tel endroit, c'est tellement vulgaire. J'y ai vu des babouins en porte-bouteilles, des lampes en trompes d'éléphants, des porte-parapluies en éléphant. Horrible ! J'y ai donc rencontré un chasseur à qui j'ai demandé quel intérêt il trouvait dans le fait de tuer par plaisir ? Il m'a alors expliqué qu'il ressentait le même plaisir en tuant un animal qu'en séduisant une fille en boîte de nuit parmi 20 concurrents. J'en suis restée bouche bée et n'ai pu réagir !

dd.com : Vous êtes marraine de l'IFAW. Quel va être votre rôle ?

O. M. : Chaque année, ils éditent 30 000 coffrets pédagogiques pour les écoles françaises. Cette année, la thématique, ce sera les éléphants. J'ai tourné une vidéo de présentation de cet outil pédagogique en présentant les éléphants et en y expliquant pourquoi le combat en vaut la peine. Je vais aussi me rendre dans les écoles, j'aime écouter les enfants. Et bien sûr, dès que j'en aurai l'occasion, je parlerai des éléphants.

A l'IFAW, ils font un travail formidable. Ils mettent beaucoup moins d'argent dans la communication, sont beaucoup moins connus du grand public mais ils investissent tout dans leurs projets. Sur le terrain, par exemple, ils achètent des voitures pour que les Rangers puissent patrouiller et ils investissent 5 millions de dollars pour transférer des éléphants en surpopulation d'un endroit à un autre. Ils sont également très bien documentés et dès que nous avons besoin d'information, ils nous adressent des écrits très précis. Je suis admirative de leur sérieux et c'est la raison pour laquelle j'ai accepté de travailler avec eux.

dd.com : Quels sont vos prochains projets ?

O. M. : France2 nous a commandés une deuxième saison, on rempile ! Nous allons donc tourner trois autres épisodes : sur les ours, les pandas et les gorilles. Mais nous allons devoir nous renouveler, nous ne voulons pas refaire les mêmes films avec d'autres animaux. Nous allons probablement y mettre un peu plus d'humour. Histoire de montrer que la thématique environnementale peut aussi faire sourire. Et nous allons aussi essayer de proposer d'autres émissions, plus longues et plus importantes. Mais il est évident que je vais continuer dans cette voie jusqu'à la fin. Je ne peux plus faire autre chose. Même si, un jour, j'abandonne le journalisme, je continuerai dans cette voie et j'irai sûrement beaucoup plus sur le terrain. Mais tant que je serai journaliste, je me servirai de mon statut pour véhiculer le message, c'est fondamental !

Propos recueillis par Albane Wurtz

Pour voir et revoir certains extraits des épisodes déjà diffusés, consultez le site de France2

Pour voir la bande-annonce de l'épisode de dimanche 6 février, cliquez ici

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