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Veit Stratmann, artiste

Date de l'interview :
27 / 01 / 2012
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Le plasticien Veit Stratmann présente un nouveau « Projet irréalisable » à l’Espace Synesthésie (Saint-Denis) : « Une Colline ». Commandée par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), cette étude artistique est destinée à imaginer un dispositif de mémoire, pour les générations futures, du centre de stockage des déchets radioactifs de l’Aube. Le travail se présente sous la forme de dix photos numériques, d’un questionnaire, et d’un texte d’intention. L’artiste nous explique sa démarche…


DeveloppementDurable.com : Présentez-nous votre œuvre « Une Colline », sa conception et son but…

Veit Stratmann : Quand l’Andra m’a contacté, j’ai d’abord été invité à formuler un texte d’intention. Dans cette note, j’ai parlé des préoccupations de l’art auxquelles la demande de l’Andra faisait écho et j’ai évoqué certaines questions qui me préoccupaient dans ce contexte, notamment les liens entre ce qu’Hannah Arendt appelle l’« être dans le monde » et l’« être hors monde » et un « être dans le temps » et un « être hors temps ». Par contre, je ne me suis pas prononcé par rapport à une direction de travail que j’allais poursuivre, supposant que je ne disposais pas d’assez d’information sur le champ dans lequel j’allais agir.
J’ai aussi formulé trois réserves : d’abord, je pense qu’il y a des incohérences dans la pensée qui sous-tend la filière nucléaire en général. Ensuite, l’art en soi ne peut pas donner de réponse en dehors du champ de l’art, c’est-à-dire que dès qu’une œuvre essaie d’apporter une solution ou une réponse univoque en dehors du champ de l’art, elle perd sa validité éthique, morale, mais aussi artistique. Enfin, je ne sais pas à quoi va servir mon travail dans le futur, et comment il va être utilisé, mais je ne l’envisage pas au service de.
Ces trois points ont été acceptés par l’Andra, qui a toujours parfaitement joué le jeu : à aucun moment, on a essayé de m’influencer ou de savoir ce que je préparais.
Par la suite, le travail s’est cristallisé autour de trois questions : est-ce que le fait d’imaginer la mémoire comme un objet « stable, fixe, pérenne, inaltérable » ne sous-entend pas d’envisager le temps comme un territoire « matériel » dans lequel on peut découper des parcelles et dont on peut interdire l’accès aux générations futures ? Quid du décalage progressif entre l’idéologie fondatrice du projet et les nécessités et doctrines changeantes qui vont constituer son environnement, mais qui ne doivent pas l’atteindre ? Est-ce que le projet du nucléaire dans sa globalité, par la stabilité absolue, dont il a besoin, n’est pas antinomique au projet du politique qui lui vit du changement ?

De ces questions se sont dégagées deux thèses préliminaires qui peuvent être jugées arbitraires mais qui m’ont permis d’agir. La première : une mémoire stable n’existe pas, elle est forcément matière d’interprétation de la société qui la transmet, et elle subit forcément une perte. Il fallait donc développer un projet qui visait à maintenir la mémoire vivante, qui la transformait en une matière active. La seule façon envisageable pour maintenir une mémoire vivante me semblait être une notion qui s’apparenterait au rite, quelque chose qui se répète à des moments donnés, dans un temps, dans une forme et dans un endroit donné. Et je pensais que la plus longue durée possible entre deux moments de ce rite serait 30 ans, c’est-à-dire la durée considérée comme le changement générationnel. Deuxième thèse : une perte de mémoire concernant un lieu peut être équilibrée par une augmentation du volume de ce même lieu.
Finalement, une troisième prémisse s’est imposée : l’Andra avait proposé de travailler sur les sites de stockage en général. Seulement, le rôle de l’artiste dans lequel je m’inscris historiquement date d’environ 500 ans. Il me semble donc possible de réfléchir sur des sites de stockage de déchets faiblement radioactifs dont la mémoire doit rester vivante pendant 300 ans. Je ne disposais d’aucun concept qui me permettait de travailler de façon responsable sur de sites qui ont besoin d’une duré d’existence de plusieurs centaines de milliers d’années.

Le projet était alors pensé pour le site de Soulaines-Dhuys. Il sera en activité pendant 80 ans. A l’issue de cette période, il sera paysagé, puis surveillé pendant 300 ans. Les 30 ans, qui forment le rythme du « rite » évoqué précédemment, constituent trois huitièmes des 80 ans d’activité du site. C’était alors cette portion de trois huitièmes qui serait le lieu de rencontre entre le projet ingénieriste, économique et scientifique, et le projet artistique.
Lorsque le site sera paysagé, il aura une hauteur de 12 mètres : 8 mètres de cuves de stockage, et 4 mètres de terre, de couches d’étanchéité et finalement de gazon. Il fallait alors lier la portion des trois huitièmes à cette matérialité du site à la fin de sa période active, et ce, d’une façon qui puisse être répétée tous les 30 ans. La façon la plus simple était d’augmenter la colline paysagée tous les 30 ans d’une couche équivalant à 3/8 de sa hauteur initiale, donc de 4,50 mètres. La terre qui constituera ces couches serait prise dans une forêt proche du site. Cela donnerait pour la première augmentation, 30 ans après la fermeture du site, une fosse d’un kilomètre de long sur 24 mètres de large et de 10 mètres de profondeur. A la fin des 300 ans, après dix augmentations, on arriverait à un trou d’un kilomètre de long sur 530 mètres de large et de 10 mètres de profondeur, et à une colline d’une hauteur de 54 mètres. Et à la fin du processus, le trou sera abandonné.
Il resterait alors une blessure dans le paysage qui en désignerait une autre, et un trop-vide qui désignerait un trop-plein. Et cette blessure resterait ouverte.

DD.com : Comment expliquez-vous que l’Andra ait fait appel à vous ?

V. S. : En réalité, l’Andra a fait appel au centre d’art Passage de Troyes qui s’est chargé de contacter plusieurs artistes, dont moi. Dans un premier temps, comme indiqué précédemment, on m’a demandé un texte d’intention. Je suppose que c’est sur la base de cette note que l’Andra a fait son choix.

DD.com : S’agit-il vraiment d’une œuvre irréalisable ?

V. S. : A ce propos, je souhaitais que le titre de l’exposition soit changé car « Une Colline » est pour moi une nouvelle catégorie de travaux : c’est la première fois que les parties textuelles d’un projet équivalent avec les éléments visuels seront exposées en tant que partie intégrante du projet plastique. De plus, la forme d’étude fait partie intégrante de « Une Colline ». C’est cette forme qui donne sens au projet. Est-il irréalisable ? Techniquement, probablement pas. Doit-il être réalisé ? Pour le moment je ne sais pas. Il s’agit de points sur lesquels je réfléchis. Ce qui importe pour l’instant, c’est de formuler le projet le plus clair possible.

DD.com : Attendez-vous une réaction particulière de la part du public ?

V. S. : Non. En tant qu’artiste, je ne peux que faire une proposition, poser une question ouverte. Ce n’est pas une démarche scientifique qui laisse prévoir des résultats. Je ne peux demander de réactions précises.

DD.com : Souhaitez-vous interpeller les politiques ?

V. S. : Ce projet a été conçu en réaction à une demande de l’Andra. Il est donc initialement destiné à apporter un questionnement à leur réflexion interne. Je suppose que ce questionnement interpelle par sa nature, mais il y a une différence entre une posture artistique et une posture militante.

Propos recueillis par Yann Cohignac


L’œuvre « Une Colline » est exposée du 26 janvier au 24 février à l’Espace Synesthésie, 15 rue Denfert-Rochereau – 93200 Saint-Denis.
www.synesthesie.com
 

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