Pierre Rabhi, agriculteur, philosophe et écrivain

Date de l'interview :
13 / 01 / 2011
Commentaires :
2
Note :
Note : 3/5
Pierre Rabhi
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Agriculteur, écrivain et philosophe, Pierre Rabhi est aussi le pionnier de l’agriculture biologique et l’ardent défenseur de la sécurité alimentaire des populations. S’il a voué sa vie à enseigner aux plus démunis le moyen de parvenir à l’autonomie alimentaire en préservant le patrimoine naturel inaliénable, c’est par le biais d’une Fondation qu’il entend désormais mener son action. Pour parvenir à la « sobriété heureuse » dont il rêve pour notre société, Pierre Rabhi défend un changement radical de paradigme. Il nous dessine les contours de ses oasis en tous lieux et nous emmène à la conquête d’un rêve, à portée de main…

DeveloppementDurable.com : En quelques mots, pouvez-vous définir le terme agroécologie ?

Pierre Rabhi :
C’est l’agriculture adaptée aux lois et aux impératifs écologiques. Il s’agit d’inclure aux activités strictement biologiques destinées à la production d’alimentation, des séquences de lutte contre la désertification. Notamment par du reboisement, des grands barrages… En bref, tout ce qui aide à régénérer le milieu naturel dégradé.

Dès que ma femme et moi avons eu notre ferme en Ardèche, en 1963, j’ai commencé à pratiquer l’agriculture biologique. J’ai, depuis, milité, enseigné, formé, crée des structures… Je me suis rendu ensuite au Sahel, au Burkina Faso, et c’est là-bas que j’ai pris conscience de l’impossibilité de cultiver de manière biologique dans un milieu désertifié ou en voie de désertification.

dd.com : Vous dites que l’agroécologie est un acte de liberté. Liberté de choisir une alimentation saine et respectueuse de la Terre ?

P. R. :
Pas seulement. Bien sûr, cette liberté passe par l’autonomie. A partir du moment où je peux produire ma propre nourriture je rentre dans une forme d’autonomie. Je suffis à mes propres besoins tout en restant relié aux autres, il ne s’agit pas d’autarcie, les échanges sont maintenus. Une grande quantité de gens vit maintenant dans les villes et a perdu toute capacité à produire et à accéder par elle-même à ce qui la maintient en vie. Compte tenu de la confiscation qui est faite à l’humanité de se nourrir par elle-même, cultiver son jardin, quand on a la possibilité de le faire, c’est un acte politique, un acte de résistance.

Soit on laisse l’histoire se poursuivre comme elle a commencé et dans ce cas, l’humanité sera complètement dépendante de trusts internationaux, de systèmes qui les nourrissent, soit nous prenons en charge, quand nous le pouvons, notre survie alimentaire. Absolument indispensable à tout être vivant, cette survie alimentaire n’est pas négociable. Le secteur vital, lié à l’alimentation, doit être maîtrisé par la population elle-même et non pas devenir l’objet de mécanismes commerciaux internationaux.

dd.com : Quelles sont les missions de la Fondation Pierre Rabhi ?

P.R. :
La Fondation Pierre Rabhi œuvre pour la sécurité, la salubrité et l’autonomie alimentaire des populations. Nous avons mis à l’épreuve l’alternative agroécologique au Nord comme au Sud. Nous recevons des demandes considérables de la part des populations parce que l’agroécologie les délivre de l’engrais chimique, indexé sur le dollar, dont elles sont dépendantes et qui a contribué à polluer les sols et les nappes phréatiques. Pour répondre à toutes ces demandes, nous avons fait preuve de dévouement, avec le peu de moyens que nous avions. Or, si nous voulons être à la hauteur de l’enjeu, nous devons collecter beaucoup plus de moyens. Et la Fondation doit nous y aider. Concrètement, nous allons renforcer ce qui a déjà été engagé. Nous ne commençons rien, nous amplifions l’existant.

Nous bénéficions de structures, au Nord et au Sud, qui expérimentent et enseignent l’agroécologie. Pour vous donner un exemple, j’ai accompagné le monastère orthodoxe de Solan, site de 65 hectares dans le Gard, pendant une dizaine d’années. L’expérience a été tellement concluante que j’ai été invité par le pape de Roumanie qui m’a fait part de son souhait de l’étendre aux 500 monastères de Roumanie. Nous avons donc du pain sur la planche ! Bien sûr nous n’allons pas nous rendre dans chaque monastère mais nous allons créer des lieux d’enseignement et de transmission de l’agroécologie. Les monastères étant ouverts aux paysans environnants, c’est toute la population qui bénéficiera de l’alternative agroécologique.

dd.com : N’est-ce pas un formidable moteur pour vous de constater qu’il y a tant de volontés de par le monde de changer les choses ?

P. R. :
La grande difficulté, c’est maintenant de respecter ma propre santé. Mais c’est effectivement intéressant étant donné qu’il y a encore quelques temps, notre discours et notre message étaient considérés comme irréalistes et marginaux. La crise aidant, la société se retrouvant sans perspectives d’avenir, les Etats déposant le bilan, la contamination risque de se propager rapidement. Surtout quand on constate l’acharnement des pouvoirs publics à maintenir un système déjà mort. C’est la raison pour laquelle nous plaidons pour un changement radical de paradigme. Nous voulons repenser le monde sur d’autres critères que celui du « toujours plus » d’une minorité humaine au détriment de la grande masse de nos semblables. C’est une option absurde à laquelle nous ne voulons pas souscrire. J’ai toujours dit, et notamment en 2002 lorsque je me suis présenté aux élections, que le modèle actuel n’était pas réformable et que nous ne devrions pas rafistoler un modèle dont les fondements sont erronés. Il est vital de remettre l’humain et la nature au cœur de nos préoccupations mais d’y ajouter aussi une certaine modération. Si nous ne rentrons pas dans la civilisation de la modération (voir livre Vers la sobriété heureuse), je pense que nous ne trouverons aucune solution. Nous ne pouvons pas demander à la planète, au fur et à mesure qu’on en épuise les ressources, de maintenir un modèle basé sur l’insatiabilité permanente.

dd.com : Dans ces conditions, comment agir ? Quelle serait la recette idéale ?

P. R. : Si vous possédez un petit lopin de terre, vous pouvez déjà cultiver votre propre jardin. Comme je l’ai dit, c’est un véritable acte politique. J’avais proposé, il y a quelques années, la création d’oasis en tous lieux : il s’agissait de regrouper les gens pour recréer du lien social et de la solidarité.

Je suis catégorique, il faudrait aussi relocaliser l’économie : que les communautés humaines répondent par elles-mêmes à leurs besoins et qu’elles arrêtent de fréquenter les supermarchés. La grande distribution est une horreur, c’est la destruction même de la liberté. En créant des lieux dans lesquels la solidarité peut s’exercer, nous pourrions proposer des éléments hors marché. Aujourd’hui ce qui n’a pas un prix n’a pas de valeur. C’est totalement incohérent vu que certaines choses ont une immense valeur mais pas de prix, comme la vie. Les ressources vitales ne devraient pas avoir de prix non plus, on ne devrait pas pouvoir vendre la terre, l’eau, tous les biens communs indispensables à la vie et qui devraient être considérés comme le patrimoine collectif inaliénable et indétournable. Aujourd’hui nous assistons à une spoliation permanente du bien commun de la part des personnes qui ont de l’argent.

L’éducation doit aussi être repensée, et de façon urgente. Aujourd’hui, l’éducation des enfants est encore basée sur l’adage ridicule selon lequel la réussite à l’école conditionne la réussite dans la vie. L’enfant n’est pas du tout sensibilisé à la vie, à la nature, aux autres.

La subordination du féminin, voilà un autre fléau qui me blesse profondément. Il est absolument incroyable que les deux composantes de la vie, le féminin et le masculin, qui devraient être complémentaires soient opposées. Pourquoi ne pas les équilibrer ? D’autant que les subordonner reflète bien l’état d’esprit qui domine de nos jours : la violence, les combats… Et ce n’est pas en rendant toute la planète bio que vous éradiquerez les conflits. Comme j’ai coutume de dire, lors de mes conférences : vous pouvez manger bio, recycler votre eau tout en exploitant votre prochain. Une dictature écologique, c’est une hypothèse tout à fait plausible. Toutes les horreurs et les dérives sont possibles si l’être humain, lui-même, ne s’élève pas. S’il ne change pas, la société ne pourra pas changer et nous en reviendrons toujours aux vieux réflexes de violence, de peur, de spoliation qui sont profondément ancrés dans la nature humaine.

dd.com : Dans votre bouche, le changement semble simple et évident, mais est-ce vraiment le cas ?

P. R. :
C’est une évidence ! Je suis parfois surpris de constater que cette évidence n’est pas comprise, pas intégrée. Le plus important, c’est de s’affranchir des maux de la matière. La matière est noble, l’argent est noble quand il nous aide à réguler les biens. Quand cet argent sort de son rôle de régulateur pour devenir un objet de pouvoir, de domination, d’accaparement, de spoliation, de spéculation, il devient alors horrible. Qu’est-ce qui détruit notre planète ? L’argent ! Pourquoi pille-t-on les forêts et détruit-on les mers ? Pour l’argent ! Tant que nous ferons montre d’une dévotion et d’une idolâtrie de cette substance dénaturée qui est devenue monstrueuse, je ne crois pas que nous trouverons de solutions d’aucune sorte.

dd.com : Quand vous vous retournez et que vous considérez le chemin parcouru, pensez-vous que « la sobriété heureuse » soit un vœu pieu dans nos sociétés ?

P.R. :
Ma famille et moi, dans notre vie personnelle, nous l’avons appliquée. Après tout, je ne suis pas plus bête qu’un autre, j’aurais très bien pu grimper les échelons et je pourrais très bien être en train de consommer ma retraite après avoir aliéné toute ma vie à produire des marchandises pour aider le PNB ! Mais je considère qu’une vie n’est pas faite pour consommer et produire, produire et consommer, jusqu’à ce que mort s’en suive. Je me bats également contre l’aliénation apportée par le fameux progrès. Non, nous n’allons pas libérer l’être humain grâce au progrès. Et nous ne l’avons jamais fait. L’être humain n’a, au contraire, jamais été aussi enfermé.

Arrêtez-vous un instant sur l’itinéraire d’un être humain dans la modernité : il passe de la maternelle à l’université en étant enfermé dans un bahut ! Il travaille ensuite dans une boîte !Pour prendre du bon temps, il se rend également en boîte !Et il s’y rend dans sa caisse ! Une fois vieux, ses enfants l’installent dans une autre boîte ! En attendant la dernière boîte, la boîte ou l’urne ultime ! Sortons de cette inconscience, la société n’est pas généreuse, elle est horrible. Nous ne sommes pas nés pour être des « homo economicus » produisant du PNB. Où est donc passé le temps de l’épanouissement personnel, de l’admiration, de la convivialité ? Nous sommes régis par des montres, nous sommes tantôt en retard, tantôt en avance, nous courons sans arrêt. Et le stress et les pathologies qui en résultent sont bel et bien la preuve que l’être humain n’est pas fait pour vivre de cette façon. Pour nous désaliéner, nous devons mettre des limites à nos biens matériels pour donner plus de place aux valeurs intangibles qui nous nourrissent l’esprit et le cœur.

Certes, des dispositifs sociaux existent, mais ce n’est que du secourisme qui ne devrait pas avoir lieu d’être si chaque être humain avait la possibilité de répondre lui-même à ses besoins dans une société généreuse et solidaire. A l’inverse, nous évoluons dans une société de travailleurs qui exalte le travail comme une vertu. La réforme que je prône ne doit pas seulement changer les structures existantes.

Nous devons accepter de limiter nos besoins à l’essentiel. Le problème du superflu, c’est qu’il n’a aucune limite, que rien ne le régule. Rien ne m’empêche d’avoir 50 yachts et 50 avions privés, aucune loi ne m’interdit de le faire. On dira même que je suis un homme d’affaires ambitieux mais on ne dira pas que je suis un voleur. Idem si j’achète un produit que je revends 10 fois son prix : on dira que je suis un bon commerçant mais pas je suis un voleur. Si je tue une personne, je suis un meurtrier. A l’inverse, si je suis un général et que je tue 15 000 personnes, je serai décoré. Tant que nos âmes seront à ce point perverties, le monde (humain) ne s’en sortira pas. La nature, elle, s’en sortira toujours. Nous avons l’illusion de croire que nous pouvons détruire la planète mais nous n’en avons pas les moyens. L’être humain, par contre, s’autodétruit à travers ses transgressions, son ignorance, ses peurs. Il faut que nous retrouvions l’intelligence, celle de la vie elle-même. Rien à voir avec des quelconques prouesses verbales ou intellectuelles !

Le temps qui nous est donné d’être présent sur terre et de nous élever, de nous émerveiller, nous le gâchons complètement. Invité par le Medef, je me suis permis de dire : « Je ne sais pas s’il y a une vie après la mort, je me demande même s’il y a une vie AVANT la mort » ! L’amertume nous encercle et je comprends tout à fait que de plus en plus de gens trouvent une solution dans la mort et quittent cette existence parce qu’ils ne peuvent plus l’assumer.

dd.com : Le gouvernement vient de diminuer le crédit d’impôt accordé aux agriculteurs qui se convertissent au bio. Comment jugez-vous la politique de la France, considérant le développement de l’agriculture biologique ?

P. R. :
N’oublions pas que la France n’est qu’une petite entité composant la planète et qu’elle n’est pas circonscrite du monde. Aujourd’hui l’influence chinoise est telle qu’on délocalise. Ce sont les effets pervers d’une mondialisation dans laquelle les êtres humains s’affrontent. L’agriculture biologique devrait être perçue comme une véritable alternative et pas uniquement comme un secteur à soutenir de temps en temps. Il faut raisonner autrement : nous ne devons pas seulement réparer ou réformer. Attention, je ne juge pas les hommes politiques, ils sont dans une logique qui les pousse eux-mêmes à la perversion. Ils ne sont pas libres non plus mais sous le joug d’une logique qui a donné à l’argent les pleins pouvoirs. Nous sommes rentrés dans un système que plus personne ne parvient à maîtriser, en dépit de toutes les bonnes volontés. Tant que nous ne changerons pas de modèle, la règle du jeu nous poussera toujours à faire des concessions et des compromis. Et de compromis en compromis, on en arrive à la compromission et à la perversion globale de notre système.

L’humanité doit comprendre qu’elle est une et indivisible. Si la planète est fragmentée, c’est uniquement du fait des hommes qui ont érigé des barrières et formé des armées. Il faut avant tout résoudre le problème de la peur, au niveau individuel puis collectif. Pour peut-être aboutir, je l’espère, à recréer une unité. C’est la seule perspective qui me mobilise.

Je soigne la terre, je suis l’un de ses médecins, son thérapeute, son avocat. En la soignant, j’ai l’impression de faire ma part. Mais je continue d’espérer que nous serons nombreux à l’aimer, à la soigner, à lui être reconnaissants, pour mieux la transmettre à ceux qui vont nous succéder.

Propos recueillis par Albane Wurtz

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Derniers commentaires :

foehn, 09 / 02 / 2011 - 13:52
“nous allons avoir des sols contaminés par le compost issu de TMB (poubelles sales + déchets verts) utilisé comme engrais ( molécules de bisphénol A PFOA, pesticides, toxiques chimiques, médicaments..)
Dans l'indifférence la plus totale !

Des usines sont prévues en Vendée et ailleurs...et nos sols cultivables seront volontairement pollués et nos assiettes de même..la norme franco française ne recherchant pas les toxiques cités ci dessus....pourquoi nous ?
Dans 30 ans comme pour l'amiante un bilan sera fait : intoxications à faible dose mais continuelle et incidence sur les cancers, les maladies neuro-dégénératives, les auto-immunes.cf les congrès médicaux sur le sujet ..
pourquoi nous ?”
babou, 13 / 01 / 2011 - 11:06
“Un homme exceptionnel d'une rare qualité à l'âme magnifique ! Si nous n'étions que quelques-uns à suivre son exemple, la terre ne s'en porterait que mieux. Et l'humanité aussi...”

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