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Roland Desbordes, président de la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité)

Date de l'interview :
27 / 08 / 2010
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Roland Desbordes
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Eté 2010, la Russie traverse un enfer : des incendies ravagent des milliers d’hectares de forêts. Les scientifiques sont aux abois. Et pour cause, les feux se sont, à plusieurs reprises, dangereusement approchés de la centrale nucléaire Sarov, à quelque 200 kilomètres de Moscou. Developpementdurable.com s’est enquis de l’avis de Roland Desbordes, président de la Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité (CRIIRAD). De fil en aiguille, la conversation dévie sur un sujet autrement plus inquiétant…

developpementdurable.com : Quelles ont été les craintes de la CRIIRAD concernant les incendies en Russie ?

Roland Desbordes : Les craintes ont été très importantes. Il faut savoir que la centrale Sarov n’est pas un centre nucléaire anodin mais un centre nucléaire militaire. Si les armes et les explosifs ont été mis à l’abri facilement, la chaîne de fabrication comprenant produits chimiques, citernes, stocks de déchets, elle, n’a pas pu être déménagée. D’ailleurs, les autorités russes ont déployé un arsenal d’hommes impressionnant car elles étaient tout à fait conscientes qu’il s’y trouvait des matières fissiles susceptibles de produire une réaction nucléaire.

En Russie, il est très difficile de protéger ces sites dont l’emplacement est resté secret pendant des décennies et rendu public à partir des années 80. Durant la guerre froide, par souci de discrétion, les centres nucléaires étaient construits en milieu forestier. Or, le problème, nous l’avons vu, est qu’il n’y a ni pistes ni routes qui puissent circonscrire un incendie, dans un tel environnement. Les feux vont donc très près de ces sites sensibles. Les autorités russes ont essayées de creuser des tranchées au bulldozer pour pouvoir créer des coupe-feu mais leur efficacité s’est révélée très limitée : la nature était très sèche du fait de la canicule. Les Russes se sont aussi heurtés au problème des tourbières : le feu passait alors sous le sol et non par la végétation. Un ensemble de données qui nous a fait craindre le pire, en effet.

dd.com : La France, pourrait-elle connaître une telle situation ?

R. D. : Je ne dis pas que cela ne pourrait pas arriver mais les risques seraient différents. Les centrales nucléaires en France ne se situent pas en milieu forestier. Le site éventuellement comparable serait celui de Marcoule, encore que les forêts sont relativement éloignées. Entre un feu de broussaille et un feu de tourbière, il y a une différence !
Le risque en France est autre. S’il y a incendie, il faut espérer qu’il n’y ait pas endommagement des lignes haute tension qui acheminent l’électricité permettant de faire tourner les pompes de refroidissement. En France, la végétation entourant ces lignes est taillée selon une norme afin d’éviter leur effondrement en cas d’incendie. Mais le métal dont elles sont composées est très fragile et sujet à déformation sous haute température. En cas de défaillance des lignes haute tension, un groupe électrogène, situé à l’extérieur de la centrale, prend le relais. Le problème que nous pourrions éventuellement rencontrer se situe au niveau de ce groupe électrogène. En effet, les études de sûreté ont toujours imaginé des scénarios dans lesquels le feu prendrait de l’intérieur de la centrale et non de l’extérieur. De ce fait, nous sommes en droit de nous demander si ces groupes électrogènes sont suffisamment protégés contre un potentiel incendie. La question reste en suspens…
Mais en règle générale, les abords des centrales françaises sont mieux entretenus que ceux des centres russes. Si le risque ne peut être écarté complètement, il est plus faible.

dd.com : Où en êtes-vous de la mesure de la radioactivité provenant de Russie ?

R. D. : Nous gérons un réseau de balises de contrôle de la radioactivité dans l’air dans la région Rhône-Alpes. Lors des évènements russes, nous avons bien entendu redoublé de vigilance. D’autant que nous avions déjà été confrontés à ce genre de situation en 2002, où de petits incendies dans la région de Tchernobyl avaient apporté des particules jusqu’en France. Le niveau de radioactivité était certes bas mais nous avions alors constaté que le transport de particules sur de longues distances, suite à des incendies de forêt, était tout à fait plausible. Nous avons donc renforcé les contrôles, même si nous nous doutions bien que le niveau de pollution n’atteindrait pas les niveaux de 1986, après la catastrophe de Tchernobyl. Depuis juillet, nous n’avons pas constaté de radioactivité anormale sur les filtres et balises que nous gérons. Il semblerait donc que la radioactivité mise en suspension dans l’air n’ait pas pris la direction de la France. Maintenant, nous interrogeons les autorités françaises, européennes et russes pour connaître leurs mesures de taux de radioactivité puisqu’il est évident qu’elles ont procédé à ce genre de recherche. Le problème est que les autorités russes, notamment, ne veulent pas communiquer les résultats des analyses. Et ça, c’est dommageable !

dd.com : Quelle a été l’attitude des politiques face à cette situation ?

R. D. : Pour moi, l’Europe ne s’est pas beaucoup souciée des risques, ce qui est d’autant plus étonnant que des pays limitrophes de la Russie font partie de l’Union européenne. De plus, la situation n’est pas anodine, nous avons vu les conséquences qui en ont découlé : décès dus aux insuffisances respiratoires. Les Etats ont peut être pris le parti de faire la politique de l’autruche… Nous avons formulé, il y a un peu plus d’une semaine, une requête visant à obtenir plus d’informations sur les données recueillies en Russie. Nous n’avons toujours pas reçu de réponse (vendredi 20 août).

dd.com : Georges Charpak et certains scientifiques invitent à renoncer au projet ITER, quelle est l’opinion de la CRIIRAD ?

R. D. : ITER est un gros programme de recherche. Nous nous posons plusieurs questions : la première, évidente, consiste à se demander si le programme peut effectivement aboutir à un réacteur de fusion nucléaire capable de produire de l’énergie. Sur ce point, les spécialistes sont partagés et certains sont tout à fait sceptiques quant à notre capacité d’y parvenir. Les défis technologiques sont tels que nous sommes en droit d’en douter. Ensuite il y a un problème de priorité et de stratégie énergétiques. Une certitude pour tous : il n’y aura plus de pétrole demain, de gaz et de charbon après-demain. Face à cet état de fait, est-ce une priorité pour les 20, 30, 50 ans à venir, d’investir de l’argent dans ce projet qui est, par ailleurs, très incertain ? Rappelons que le réacteur ITER sera opératif au mieux dans 60 ans. Or, nous savons qu’en matière d’énergies renouvelables, le potentiel est énorme. Malheureusement, l’Etat ne débloque pas toujours l’argent nécessaire à leur développement.
Le projet ITER est, à mon sens, une énorme erreur de stratégie. Mais ce n’est pas le plus inquiétant. Les centrales nucléaires de 4ème génération faites de réacteurs à neutrons rapides le sont beaucoup plus. Elles ouvrent la voie à « l’ère du plutonium ». Or, l’utilisation du plutonium est nettement plus dramatique que celle de l’uranium et ce, du point de vue des déchets hautement radiotoxiques.

dd.com : En quoi le plutonium représente un si grand danger ?

R. D. : De manière générale, l’enrichissement d’uranium nécessite des moyens techniques colossaux, ce qui en limite en quelque sorte son utilisation. Ce n’est pas le cas du plutonium dont la fabrication est plus accessible : dès lors que vous possédez de l’uranium 238, abondamment présent dans la nature et disponible en quantité illimitée, il suffit de le soumettre à un flux de neutrons pour le transformer en plutonium 239. Or, cet élément est un des plus radiotoxiques c'est-à-dire un des plus dangereux pour la santé. Concrètement, un microgramme de plutonium dans les poumons est tout simplement mortel.

dd.com : La CRIIRAD inviterait-elle à renoncer au nucléaire ?

R. D. : La CRIIRAD n’invite pas à renoncer au nucléaire, ce n’est pas une association anti-nucléaire. Notre mission consiste à alerter nos concitoyens sur les risques associés à telle technique, telle pollution, tel déchet. Nous faisons de la recherche pour informer de manière indépendante. Reprenons le cas du plutonium. Nous ne signerons pas de pétition. En revanche, nous alertons sur ses dangers et sur le fait que son exploitation est en train de s’imposer sans qu’il y ait de débat démocratique autour de la question. Nous voyons sur le terrain tous les pions se mettre en place discrètement en faveur des réacteurs de la 4ème génération alors qu’il est évident que cette technologie nous oriente sur un modèle de société beaucoup plus dangereux que notre modèle actuel, basé sur l’uranium. La CRIIRAD, sur ce point, appelle au débat public.

Propos recueillis par Emmanuelle Outtier

Pour en savoir plus : le site de la CRIIRAD

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