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Charlotte Mijeon, porte-parole du Réseau Sortir du nucléaire

Date de l'interview :
10 / 03 / 2010
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Charlotte Mijeon
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Le nucléaire est sur toutes les lèvres, sur tous les fronts, dans toutes les discussions. Après la perte d’un contrat colossal à Abou Dhabi, le modèle de l’industrie nucléaire française a été sévèrement remis en cause. Pour tenter de redorer son blason, les 8 et 9 mars a eu lieu à Paris une conférence sur l’accès au nucléaire civil en présence de 65 pays. Or, dans le même temps, le Réseau Sortir du nucléaire lâchait une bombe : des sources internes à EDF auraient révélé la dangerosité du réacteur de troisième génération EPR. Rencontre avec sa porte-parole, Charlotte Mijeon…

Developpementdurable.com : 65 pays ont assisté à la conférence sur le nucléaire civil à Paris. Comment expliquez-vous un tel engouement ?

Charlotte Mijeon : 65 pays, c’est énorme ! Pour nombre de ces pays, le nucléaire, c’est un véritable symbole. Parmi les pays invités, il y avait nombre de pays en développement pour qui le nucléaire signifie progrès, développement, puissance, compétences technologiques mais aussi possibilité de développer la bombe atomique. Je pense donc sincèrement que la symbolique constitue une explication majeure à cet engouement.

dd.com : François Fillon, en réaffirmant que l’EPR était le réacteur « le plus sûr au monde », vous a qualifiés « d’irresponsables » et accusé de faire de la désinformation sur les questions de sécurité. Qu’en pensez-vous ?

C.M : Il a effectivement dit que l’EPR était le réacteur le plus sûr, dans sa catégorie. Dans la mesure où il est le seul réacteur de troisième génération, ça peut faire sourire ! Moi, je me demande vraiment qui est irresponsable : les lanceurs d’alerte qui pointent du doigt les problèmes ? Ou quelqu’un qui, pour des raisons de fierté nationale et parce que l’EPR est le fleuron de l’industrie française, cherche à le développer ? Pour ma part, je pense qu’il est irresponsable de continuer à construire un réacteur alors même que de graves problèmes peuvent survenir.

dd.com : Pour défendre l’EPR, présenté comme plus sûr mais aussi plus cher que ses concurrents, Nicolas Sarkozy a demandé à l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) d’établir un classement des réacteurs selon le critère de la sûreté et non plus du prix. Etes-vous rassurée par cette politique ?

C.M : Non. Il ne s’agit que d’un simple effet rhétorique, je ne m’attends pas du tout à un revirement des autorités françaises. Je constate cette tendance, depuis plusieurs années, à récupérer le discours des écologistes. Quand ils disent que le nucléaire est dangereux, les pouvoirs utilisent la rhétorique de la sûreté et quand les écologistes dénoncent la pollution qu’il engendre, les autorités assurent qu’il ne produit pas de CO2. Ils veulent se couvrir en prétextant garantir la sécurité avant tout mais nous ne sommes pas naïfs, nous n’attendons pas de changement fondamental.

dd.com : La France veut vendre des réacteurs à l’étranger, et notamment aux pays en développement, sans prendre en compte le critère de la démocratie chez ses clients. Que cela vous inspire-t-il ?

C.M : Nous sommes extrêmement choqués. C’est une preuve même de duplicité totale, de double-discours. La France est signataire du Traité de non-prolifération (TNP) en vertu duquel elle ne doit pas vendre de technologie nucléaire à un pays qui pourrait développer la bombe atomique. Or, elle souhaite vendre ses réacteurs à des pays pour qui la démocratie est une notion bien relative. Mais le danger vient aussi de démocraties. Prenez Israël par exemple : ce pays souhaite signer des contrats avec la France mais ne s’oppose pas vraiment à la prolifération. Nous pensons que tout ceci est extrêmement dangereux.

Au-delà même de la question de la démocratie, la France affiche aussi la volonté de vendre la technologie à des pays qui n’ont pas les infrastructures, qui n’ont pas d’ingénierie, qui n’ont pas les réseaux adaptés… c’est vraiment irresponsable !

dd.com : Lundi 8 mars, le Président de la République appelait au développement de l’atome, qu’il considère comme une énergie propre, et des énergies renouvelables. Qu’en pensez-vous ?

C.M : Dans le nucléaire, seule la pollution est durable ! Nous sommes choqués par ces propos qui présentent le nucléaire comme une énergie propre et qui réutilisent la rhétorique de la lutte contre le changement climatique. Alors qu’on sait pertinemment que le nucléaire est l’option la plus chère, la moins efficace et la plus dangereuse pour lutter contre le changement climatique. Même l’Agence internationale de l’énergie explique qu’un développement tous azimuts du nucléaire n’engendrerait qu’une réduction minime des émissions de gaz à effet de serre.

Les discours actuels ont tendance à promouvoir les énergies renouvelables pour se donner une caution écologique : on allie nucléaire et énergies renouvelables. Le problème, c’est qu’on ne peut pas tout faire, on ne peut pas développer le nucléaire et les énergies renouvelables, il faut faire un choix. Pour des questions de réseau électrique.

dd.com : Nicolas Sarkozy souhaite aussi que le nucléaire civil puisse bénéficier des financements internationaux. Selon vous, obtiendra-t-il gain de cause ?

C.M : Je ne sais pas trop ! Cela me rappelle un épisode de Copenhague. Auparavant, le nucléaire était exclu du Protocole de Kyoto. Il ne pouvait donc pas bénéficier des mécanismes de développement propre. A Copenhague, le lobby nucléaire a discrètement essayé de changer la donne et de le faire financer au titre de la lutte contre le changement climatique, en essayant d’une part de l’inclure dans le Mécanisme de développement propre (un pays développé finance une technologie dans un pays en développement et s’octroie des crédits carbone pour cela) et d’autre part dans des actions, les NAMAs (Nationally appropriate mitigation actions), entreprises par des pays en développement pour infléchir la courbe de leurs émissions et soutenues par un fonds international.

A Copenhague, nous avons donc essayé de faire bouger les choses pour prouver aux négociateurs que non seulement le nucléaire était dangereux mais aussi qu’ils auraient tout à y perdre. S’il était éligible, il capterait tous les financements et ceux destinés à la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre ne profiteraient qu’à certains pays.

Le résultat, nous le connaissons tous. La conférence a tourné en eau de boudin, il en est ressorti un texte minable. Mais c’est tout de même une semi-victoire pour nous : dans le Protocole de Kyoto, toute mention au nucléaire a disparu. Mais nous ne sommes pas entièrement satisfaits, même si le nucléaire n’a pas été légitimé de façon internationale à Copenhague, des contacts ont tout de même été pris entre la France et de nombreux pays. Cette tentative française de reprendre la main et d’imposer le néo-colonialisme en vendant cette technologie à des pays en développement est tout bonnement inacceptable.

dd.com : Des rumeurs circulent selon lesquelles certains militants de votre Réseau voudraient provisoirement mettre de côté le combat anti-nucléaire pour lutter contre le réchauffement climatique. Qu’avez-vous à répondre à cela ?

C.M : C’est totalement faux, nous sommes fondamentalement anti-nucléaire. Dans le cadre de Copenhague, nous avons certes mené une campagne pour le climat parce que le risque était grand que la rhétorique climatique soit réutilisée par le lobby nucléaire. Mais je vous l’assure, nous sommes bien anti-nucléaire. C’est notre priorité absolue, sinon nous ne ferions pas de révélations sur l’EPR...

Propos recueillis par Albane WURTZ

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