Pascal Canfin, eurodéputé Europe Ecologie
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Ex-journaliste au mensuel Alternatives économiques, Pascal Canfin a été élu eurodéputé sous l’étiquette Europe Ecologie aux élections européennes de juin 2009 (il est en troisième position sur la liste de Daniel Cohn-Bendit et d’Éva Joly). Membre de la Commission Economie et Affaires Monétaires et de la Commission Marché Intérieur et Protection des Consommateurs, vice-président de la Commission spéciale Crise financière et économique, il est particulièrement bien placé pour aborder le sujet de la conversion écologique de l’économie.
Developpementdurable.com : Après les vœux de Nicolas Sarkozy aux forces économiques, vous avez déclaré que le président continuait de vanter une politique qui était pourtant un échec. En quoi l’Elysée a-t-il échoué ?
Pascal Canfin : Il est évident qu’on ne peut pas imputer l’ampleur historique de la crise que l’on traverse (qui se traduit par la perte de 500 000 emplois et une prévision de perte de 100 000 emplois de plus pour le premier semestre 2010) uniquement à la politique de Nicolas Sarkozy.
Néanmoins, je déplore le fait qu’il n’y ait, dans ses vœux, aucune annonce en matière de lutte contre le chômage et qu’il persiste sur un certain nombre de mesures contre-productives. Je pense notamment à la baisse de la TVA sur la restauration, dont l’impact sur l'emploi s’est avéré limité voire nul, et les heures supplémentaires subventionnées à hauteur de 4 milliards d’euros par an. Il serait beaucoup plus judicieux d’allouer cette manne financière à la création de 80 à 100 000 emplois verts plutôt que de subventionner des heures supplémentaires. A mon avis, ces deux mesures devraient être remises en cause.
dd.com : Le président de la République a notamment indiqué que le problème des paradis fiscaux était réglé ou en passe de l’être. Partagez-vous son point de vue ?
P. C. : Il l’avait déjà dit au sommet du G20. Soit il est hypocrite, soit il est démagogique, mais c’est en tout cas non conforme à la réalité ! Il est le seul à penser ainsi. Qu’il dise qu’on a commencé à prendre le problème à bras le corps et qu’il faut aller plus loin, c’est juste. Mais qu’il affirme que c’est réglé, c’est la meilleure façon de faire retomber la pression politique.
Le conseil des prélèvements obligatoires a évalué la perte fiscale annuelle pour la France à 20 milliards d’euros. Si les paradis fiscaux étaient vraiment éradiqués, nous serions donc en droit de nous demander où sont passés ces 20 milliards d’euros récupérés.
Evidemment, nous ne les avons pas récupérés, les paradis fiscaux continuent d’exister, les conventions bilatérales signées n’étant pas encore mises en œuvre. Même l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) reconnait que le problème n’est pas encore réglé.
dd.com : Le chef de l’Etat a également annoncé 5 milliards d’euros pour le développement durable dans le cadre du Grand emprunt. Pensez-vous que cette somme soit suffisante ?
P. C. : Je ne pense pas qu’il y ait de véritable politique de développement durable de la part du gouvernement. La grande transition devant laquelle nous sommes, en termes énergétique, de mode de vie, de consommation, de production, ne peut pas se résumer à 5 ou même 10 milliards d’euros.L’ensemble de la politique et du budget de l’Etat sont-ils orientés vers des investissements compatibles avec ce nouvel enjeu et ces nouveaux défis ? La réponse est non !
Notre volonté n’est pas de critiquer le chiffre mais la cohérence globale afin d’anticiper les défis auxquels nous allons être confrontés. Le problème majeur : deux ans après le Grenelle de l’environnement, que nous avons soutenu, la loi n’est toujours pas votée. Et lorsque l’on sait qu’après le vote d’une loi, il faut en général au minimum six mois pour que les décrets d’application passent et que les choses commencent à évoluer, il n’y a aucune chance d’y arriver avant 2011. Résultat : il aura fallu quasiment la totalité du mandat pour mettre en place le Grenelle censé être un acte fondateur du changement de cap. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui expliquent le rejet de la taxe carbone. La séparer du Grenelle a constitué une grave erreur politique et de communication.
dd.com : En tant que spécialiste des questions économiques, pouvez-vous nous donner une définition de l’économie verte ?
P. C. : C’est une économie qui se donne deux objectifs : la réduction de son empreinte écologique à la hauteur des enjeux climatiques et de la biodiversité et l’amélioration de la qualité de vie. Son objectif n’étant pas la croissance pour la croissance, c’est une remise en cause du modèle actuel. Nous ne voulons pas relancer la croissance pour relancer l’emploi mais au contraire convertir notre économie pour diminuer notre empreinte écologique et améliorer la qualité de vie. Ce mécanisme sera-t-il créateur d’emplois ? Nous pensons que oui ! De nombreuses études le prouvent. Mais encore faut-il s’en donner les moyens ! Il faudrait orienter la recherche et l’innovation industrielles autour de la réduction de l’empreinte écologique de chaque produit consommé mais aussi au regard de la quantité globale de CO2 émise par l’ensemble de la production.
dd.com : On accuse souvent les Verts d’être incompétents sur les sujets économiques et sociaux. Qu’avez-vous à répondre ?
P. C. : Les écologistes ne s’intéressent aux questions économiques que depuis une dizaine d’années. De la même manière que les économistes ne s’intéressaient pas beaucoup aux questions écologiques il y a encore peu. Mais les choses ont bien évolué. La preuve : la priorité de la campagne d’Europe Ecologie pour les régionales, c’est l’emploi ! Nous voulons montrer en quoi cette économie verte crée un cercle vertueux positif pour l’emploi, pour la qualité de vie et pour l’environnement.
La gauche et la droite, en échouant à inventer un nouveau modèle économique, ont beaucoup contribué à intégrer la donne économique dans le discours écologique. Ces deux acteurs de la vie politique n’ont pas compris qu’à partir d’un certain seuil de richesse économique, en vouloir toujours plus devient contre-productif, en termes de pressions sur l’environnement mais aussi en termes de qualité de vie. L’écologie pose la question du sens de l’économie, une question que la gauche et la droite délaissent depuis bien longtemps.
dd.com : Au sein d’Europe Ecologie, avez-vous pensé à un nouvel indicateur pour remplacer le PIB (Produit intérieur brut) ?
P. C. : C’est une réflexion que nous menons depuis longtemps. Pour ma part, je pense qu’il faut garder le PIB en y intégrant la destruction de valeurs (capital environnemental et capital humain). Le PIB, c’est d’abord une logique de flux, mais il ne dit rien sur l’état du capital. Or, à l’heure actuelle, la création de flux supplémentaires de richesse détruit plus de capital humain et de capital environnemental qu’elle ne crée de richesse matérielle. Nous ne devons pas nous contenter de ne mesurer qu’une partie du problème.
Nous pourrions nous mettre d’accord sur un certain nombre de critères, certes imparfaits, mais qui permettraient de définir le capital humain. Nous aurions alors un PIB ajusté qui prendrait en compte les destructions de capital environnemental et, selon nos hypothèses, il décroîtrait malgré l’augmentation des flux de richesse matérielle. A côté de cet indicateur synthétique amélioré, il faudrait un ensemble d’indicateurs plus précis : des indicateurs périphériques sectoriels du type empreinte carbone, inégalités, accès au logement, taux d’illettrisme… Avec ce type d’instruments, je pense que nous aurions une vision assez juste du bilan des politiques publiques et de l’état de notre société.
dd.com : Faites-vous une grande distinction entre les concepts de développement durable et de décroissance ?
P. C. : Il faut d’abord savoir de quoi parle-t-on : la croissance et la décroissance de quoi ? Je suis pour la décroissance de l’empreinte écologique et pour la croissance de la qualité de vie.
Concernant le développement durable, j’emploierais plutôt le terme de développement soutenable. Le contraire du développement soutenable, c’est l’insoutenabilité. Le sens est limpide. Le terme met bien l’accent sur le caractère insoutenable du mode de développement économique actuel.
dd.com : Selon le cabinet Boston Consulting Group, les mesures mises en place par le Grenelle de l’environnement créeront 600 000 emplois et 450 milliards d’euros d’activités économiques d’ici 2020. Croyez-vous à ces chiffres ?
P. C. : Sans parler de chiffres, je crois à la tendance qu’ils induisent. Deux mécanismes économiques expliquent pourquoi toutes les études vont dans le même sens. En premier lieu : l’intensité en emplois des secteurs qui vont se développer grâce à la conversion écologique de l’économie. L’agriculture biologique ou les transports en commun sont des secteurs globalement plus intensifs en emplois que les secteurs voués à décroître tels que les raffineries et l’importation de pétrole et de gaz. Exemple : pour faire un million d’euros de chiffres d’affaires dans le raffinage du pétrole, secteur très capitalistique, il faut trois emplois. Dans l’isolation des bâtiments, qui requiert plus de travail humain, il en faut seize.
Second mécanisme : l’importation massive d’énergie (en 2008, nous avons importé pour 59 milliards d’euros de gaz et de pétrole) provoque une fuite d’argent de la France vers l’extérieur et notamment vers des pays dont le caractère démocratique n’est pas des plus évidents, comme l’Arabie Saoudite ou la Russie. Mais si nous mettons en place des mécanismes économiques qui développent l'économie verte, nous gardons automatiquement notre argent : développement de panneaux solaires dans la région PACA, de bois-énergie en Champagne-Ardenne, d’éoliennes offshore en Bretagne,… Si nous considérons l’ensemble des territoires, des énergies renouvelables, des modes de production, nous aurons un rapatriement de valeurs ajoutées. 59 milliards d’euros, c’est tout de même trois fois le plan de relance ! Si chaque année, nous réussissions progressivement à récupérer quelques milliards en produisant nous-mêmes nos besoins en énergie, nous aurions un effet positif sur l’emploi et sur l’ensemble des circuits économiques.
dd.com : Les mesures du Grenelle de l’environnement impulsent-elles une dynamique ?
P. C. : Encore faut-il qu’elles soient votées ! Le Grenelle est en retard, et dénaturé par les lobbies, comme la taxe carbone l’a été. L’idéal aurait été de le faire appliquer très vite, étant donné qu’à la base, c’était déjà un consensus. De cette manière, il ne se serait pas enlisé et n’aurait pas été récupéré par les groupes de pression. Pour autant, ce n’est pas complètement perdu, la loi va bien finir par être votée.
dd.com : Quels seront vos prochains dossiers au Parlement européen ?
P. C. : Sans parler des prochains, je peux déjà vous dire que les dossiers en cours à la Commission des affaires économiques et monétaires sont suffisamment lourds. Vont être votés en 2010, après accord du Parlement et du Conseil, une directive sur les fonds spéculatifs dont je suis le négociateur pour le groupe des Verts, le paquet de supervision macro et micro-prudentiel (ou comment empêcher les banques de prendre trop de risques), un texte sur les fonds propres bancaires et un autre texte pour tenter d’encadrer davantage les produits dérivés des marchés de gré à gré (marché libre sans instance régulatrice, ndlr). Tout cela doit nous permettre d'aller vers un système financier moins spéculatif même si c'est à nos yeux encore nettement insuffisant.
Propos recueillis par Yann Cohignac
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