Bernard Fautrier, vice-président de la Fondation Prince Albert II de Monaco
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Suite à son périple en Arctique, le Prince Albert II de Monaco a créé une Fondation dédiée aux grands enjeux environnementaux. La biodiversité, l’eau et les changements climatiques constituent ses principaux chevaux de bataille. Présente sur la scène internationale, la Fondation apporte un soutien de poids dans la quête pour un développement durable et équitable des ressources naturelles. Elle soutient, stimule et valorise aussi la sensibilisation des plus jeunes mais aussi des peuples moins concernés par le développement durable que par leur propre subsistance. Son vice-président, Bernard Fautrier, nous expose ses missions principales…
Developpementdurable.com : Le Prince Albert II a décidé de créer sa Fondation suite à son périple en Arctique en 2006. Quels enseignements en a-t-il tirés qui lui donnent envie de s’engager concrètement dans la défense de l’environnement ?
Bernard Fautrier : Le Prince a toujours été concerné par les questions environnementales, ce n’est pas un effet de mode. Il a notamment beaucoup été influencé par son entourage familial : son père qui a mis en oeuvre un certain nombre d’initiatives pour la préservation de l’environnement marin (notamment avec le projet Ramoge qui luttait contre les pollutions marines, à la fin des années 70) et sa mère qui l’a beaucoup initié aux questions liées à la préservation de la biodiversité terrestre.
L’élément déclencheur a bien sûr été son expédition au Pôle Nord au printemps 2006. A partir de ce que lui ont dit les scientifiques sur place mais aussi à partir de comparaisons qu’il a pu faire avec les photos de l’expédition qu’avait faite en Arctique son aïeul Albert Premier, il a pu toucher du doigt les conséquences des changements climatiques. A son retour, il a donc décidé de créer une Fondation dédiée aux problèmes environnementaux selon trois axes thématiques : la biodiversité, l’eau et les changements climatiques.
dd.com : Quels espaces géographiques avez-vous définis comme zones d’actions prioritaires ?
Bernard Fautrier : Une fois la Fondation créée, nous nous sommes mis au travail et avons affiné un peu le projet en matière de destinations géographiques pour ne pas avoir une vision trop ambitieuse et trop prétentieuse. Nous avons donc défini trois ères géographiques.
Les régions polaires nous sont apparues comme évidentes parce qu’elles sont de formidables révélatrices des conséquences des changements climatiques.
La Méditerranée, une évidence également parce qu’ici à Monaco, nous avons les pieds dans l’eau.
Et plus généralement les pays les moins développés parce que ce sont eux qui sont le plus confrontés aux problèmes environnementaux.
dd.com : Quelle est la méthodologie pour faire part à la Fondation d’une action prioritaire ?
Bernard Fautrier : C’est très simple, il suffit de se rendre sur notre site et de remplir le formulaire. Il doit d’abord passer un premier filtre, celui des équipes scientifiques et techniques. Ou bien le problème posé est en dehors de nos cibles géographiques et thématiques ou alors nous estimons qu’un partenariat avec la Fondation peut être envisageable. A ce stade, un dossier plus élaboré est requis puis soumis à l’avis d’un comité scientifique et technique qui se réunit trois fois par an. Si l’avis est positif, il est ensuite entériné par le conseil d’administration.
Nous avons par exemple monté un programme de conservation des girafes au Niger en association avec une ONG locale pour sensibiliser les populations locales, mettre en place des procédures de protection et développer un éco-tourisme local. En matière de biodiversité, les exemples sont nombreux, notamment en faveur de l’aigle de Bonelli, du gypaète barbu ou encore du thon rouge. En matière de changements climatiques, il s’agit plutôt de projets de sensibilisation ou de partenariats avec des grandes associations.
dd.com : Pouvez-vous nous parler brièvement des quelques projets que votre Fondation a l’intention de soutenir dans un futur proche ?
Bernard Fautrier : Il s’agit de projets très concrets, notamment en Tunisie et au Maroc dans un souci de développement des énergies renouvelables. Au Maroc, nous sommes en partenariat avec la Fondation Mohammed VI pour sensibiliser et mettre en place des systèmes solaires photovoltaïques dans les écoles.
En avril prochain, avec la grande firme américaine Johnson Control, nous organisons un forum euro-méditerranéen sur l’efficacité énergétique, thème peu connu sur l’autre rive de la Méditerranée. Nous voulons leur faire prendre conscience que les marges d’économies d’énergie peuvent être considérables, tout comme les émissions de gaz à effet de serre rien qu’en adoptant des systèmes plus intelligents de chauffage ou de climatisation.
La protection du gypaète barbu était l’un de nos premiers projets. Il courait sur trois ans, nous avons récemment décidé de le prolonger d’une année pour continuer notre réintroduction de couples de gypaètes dans l’arc alpin.
Concernant l’eau maintenant… A plusieurs reprises, nous avons travaillé au Mali, notamment pour capter des sources de montagne. Nous allons prochainement mener des opérations du même genre dans le pays dogon. Nous allons y créer des sites de captage gravitaire pour récupérer l’eau des montagnes sans dépenser trop d’énergie.
Enfin, nous procédons à l’adaptation d’un film anglais « The end of the line » qui met en évidence les problèmes posés par la surpêche. Nous nous sommes mis d’accord avec le producteur pour faire une version francophone et simplifiée afin de mener des opérations pédagogiques en milieu scolaire.
dd.com : Quels sont les résultats concrets que la Fondation a obtenus, notamment sur la protection du thon rouge et sur la réintroduction du gypaète barbu dans les Alpes ?
Bernard Fautrier : Nous suivons la réintroduction du gypaète barbu dans l’arc alpin depuis trois ans même si la démarche avait été initiée bien avant nous. Ce programme fonctionne très bien et la meilleure illustration (nous suivons leur évolution à l’aide de bagues) a eu lieu cet été quand nous avons assisté aux premières naissances en liberté. C’est la preuve formelle que les couples réintroduits se sont bien implantés. Nous nous réjouissons également d’une autre victoire : les habitants des environs qui avaient l’habitude de les tuer, se mettent maintenant à les protéger.
Le thon rouge, c’est différent, les intérêts économiques sont considérables. La Fondation a été à l’initiative, reprise ensuite par les structures d’Etat, en partenariat avec le WWF, d’une campagne pour témoigner du drame de la disparition du thon rouge. Quand j’étais enfant, nous partions en barque pêcher le thon rouge et nous en ramenions quatre au grand maximum. Depuis quinze ans, les choses ont évolué, nous sommes maintenant confrontés à des navires-usines qui font 70 mètres ! Les De plus, l’ICCAT gérant très mal les quotas de pêche, qui ne sont par ailleurs jamais respectés, nous prônons la pratique d’une pêche artisanale et l’interdiction du commerce international.
Notre position a soulevé un débat fantastique, les Etats sont dans l’obligation de se positionner. L’ICCAT a finalement décidé de diminuer les quotas qui tombent désormais à 13 500 tonnes. Or, les scientifiques considèrent que ce n’est pas suffisant pour garantir la survie de l’espèce. Avant la réunion de la CITES l’année prochaine, nous allons donc faire du lobbying avec le WWF, y compris à Copenhague, de façon à obtenir une suspension temporaire du commerce international. Nous avons bon espoir car même les Japonais commencent à être conscients de la nécessité de suspendre le commerce international sous peine de ne plus posséder de stocks d’ici quelques années.
dd.com : A quel niveau allez-vous intervenir lors de la Conférence de Copenhague ? Qu’allez-vous réclamer ?
Bernard Fautrier : La Fondation, avec l’appui du Prince, compte mettre l’accent sur trois thématiques, indépendamment de l’action de Monaco en matière de réduction des émissions. Premièrement, nous comptons intervenir lors de la Journée des Océans sur un thème très largement méconnu, l’acidification des océans. Ils sont un prodigieux puits carbone, mais plus ils absorbent de CO2, plus ils s’acidifient, plus ils modifient la faune et la flore, parfois dans des proportions importantes.
Dans un deuxième temps, nous aborderons aussi le thème de la forêt. Nous allons notamment signer un accord avec le Font pour la préservation de la forêt du Bassin du Congo de façon à soutenir quelques projets ponctuels. Cette signature se fera avec Wangari Maathai et l’ancien Premier ministre canadien, Paul Martin.
Le troisième thème qui nous intéressera rejoint des préoccupations qui nous concernent depuis longtemps à Monaco : la mobilité propre. Nous allons participer à un certain nombre d’actions en partenariat avec une ONG britannique où nous évoquerons le développement de la mobilité propre et des véhicules électriques. Se tiendront notamment plusieurs manifestations en présence du Prince et du gouverneur Schwarzenegger.
dd.com : Malgré les critiques à l’encontre des biocarburants, la Fondation croit-elle vraiment en leur possible généralisation ?
Bernard Fautrier : Généralisation, c’est beaucoup dire ! Toutefois, l’idée d’essayer de remplacer un carburant provenant d’une source fossile épuisable par une source végétale renouvelable est très séduisante. Mais certaines précautions doivent être prises. Jusqu’alors, nous nous y sommes pris de la façon la plus catastrophique qui puisse être. Je pense notamment à la précédente administration américaine qui développa une politique aberrante de biocarburants fondée sur l’utilisation de denrées alimentaires. C’est totalement absurde ! Quand on voit la réussite du Brésil, certes relative, avec la canne à sucre, je trouve légitime de se dire que ce n’est pas complètement stupide.
Il ne faut pas être manichéen, il y a un certain nombre de conditions à respecter. Il ne faut pas subtiliser de denrées alimentaires ni de terres arables. Lorsque l’on réussit à remplir ces deux conditions, on peut se dire que ce n’est pas une si mauvaise idée !
A la Fondation, nous nous sommes engagés dans plusieurs projets. L’un d’entre eux est décevant, nous avons soutenu la recherche sur l’éthanol de deuxième génération poussant sur des terres non arables. Mais les résultats au niveau des rendements se sont avérés insuffisants.
Nous avons aussi soutenu des projets de biodiesel en Afrique, notamment à partir du Jatropha, qui, sur le plan scientifique, ne suscite pas trop de contestations. Cet arbuste pousse un peu partout, sur des sols à cultures non-alimentaires, ne nécessite pas d’eau, ni de pesticides et fournit une noix que l’on peut presser et transformer facilement en huile. De plus, sa culture permet à des communautés locales de devenir indépendantes en matière d’approvisionnement énergétique et ainsi, de faire fonctionner les groupes électrogènes qui alimentent les lumières des villages. Nous avons un projet de ce genre au Kenya où nous soutenons une fondation qui développe des pépinières de Jatropha.
Mais il ne faut pas se leurrer, on ne remplacera pas 100 % des carburants fossiles par des biocarburants ! Toutefois, le bilan énergétique n’est plus contestable ni même contesté. A Monaco, nous sommes très concernés par cette problématique puisque depuis 15 ans, nos bus roulent au diester !
dd.com : Les Monégasques, du fait de l’environnement privilégié au sein duquel ils évoluent, sont-ils particulièrement sensibles au développement durable ?
Bernard Fautrier : Nous partons avec un handicap, nous sommes latins et donc, plus sensibles à l’appropriation et à l’individualisme. Si Monaco était en Europe du Nord, les choses seraient sans doute plus simples !
Ceci dit, je crois que le Prince, dont on connait l’engagement quotidien pour les problèmes environnementaux, exerce une grande influence sur ses administrés. Cette sensibilisation certaine se traduit au quotidien, notamment avec le tri sélectif, l’utilisation des transports en commun, des petites voitures urbaines, et même des véhicules électriques. Pour preuve, la semaine dernière, nous avons inauguré des raids de véhicules électriques. Aujourd’hui, nous ouvrons le premier magasin de véhicules électriques sportifs. Et demain, nous recevons les quatre premières Mitsubishi électriques. Nous avons également développé des systèmes de vélos à assistance électrique en libre service dans les parkings qui rencontrent un certain succès. Concernant le thon rouge, nous avons même réussi à inciter les Monégasques à ne plus proposer ou consommer de thon rouge. C’est cela, l’esprit citoyen monégasque !
Pour tout savoir des actions menées, consultez le site de la Fondation
Propos recueillis par Albane WURTZ
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