Romain Taravella, Chargé de programme gestion durable des ressources naturelles du plateau des Guyanes (WWF)
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Savez-vous d’où provient l’or des bijoux que vous portez ? La réponse sera probablement négative, mais ne vous en blâmez pas, la filière aurifère est opaque. Et pour cause, en Guyane, une partie de l’or produit l’est de façon illégale. De nombreux migrants brésiliens quittent leur famille à la recherche d’un idéal. Or, ils débarquent dans la forêt guyanaise et doivent s’accommoder de conditions de vie déplorables. L’orpaillage illégal est un véritable fléau environnemental, sanitaire et humain. Rencontre avec Romain Taravella, chargé de programme gestion durable des ressources naturelles du Plateau des Guyanes pour le WWF…
Developpement durable.com : On dénombre entre 3 000 et 15 000 orpailleurs illégaux en Guyane. Comment procédez-vous pour estimer leur nombre ?
Romain Taravella : Si la fourchette est aussi large, c’est justement parce qu’il est très difficile de les dénombrer. La plupart du temps, nous nous basons sur des statistiques fournies par l’Etat. Exemple, dans le cadre d’un rapport, le préfet Mansillon a estimé que les orpailleurs illégaux étaient entre 3 000 et 10 000. Associés à d’autres chiffres, ceux de l’ONF, qui parient sur une fourchette allant de 10 000 à 15 000, les données officielles font donc état de 3 000 à 15 000 orpailleurs illégaux présents sur le territoire guyanais. Il faut savoir qu’il est extrêmement difficile d’avoir des chiffres plus précis, les moyens de contrôle requis seraient trop importants. Nous faisons quelques survols en avion, mais pour établir un recensement précis, il faudrait descendre bien plus bas. Et encore, maintenant, les orpailleurs ne coupent même plus les arbres, ils restent en-dessous pour se protéger et ne plus être repérés. Nous nous basons plutôt sur le nombre de machines, de moteurs achetés. On estime, pour chaque moteur, la présence de 4 ou 5 orpailleurs. Et à partir du nombre de moteurs dans chaque région, on établit un chiffrage qui reste, il faut l’avouer, très approximatif.
dd.com : Dans quelles conditions vivent-ils ?
Romain Taravella : Ce sont bien évidemment les conditions les plus précaires qui soient, quasiment de l’esclavage moderne. Ces paysans sans terre du Brésil et du Surinam survivent sous des toiles de plastique dans des campements nomades, ils boivent de l’eau polluée par le mercure qu’ils rejettent, sont obligés d’être rationnés et sont très éloignés des centres hospitaliers. Ce sont des conditions de vie et de travail qui sont proprement horribles.
Pour se rendre en Guyane, ils disposent de moyens assez simples. Arrivés à Oiapoque, la ville frontière, ils entament une semaine de trajet avec des passeurs pour parvenir à un site géré par un grand patron, le propriétaire des machines. Une partie de l’or que les travailleurs illégaux vont produire servira à rembourser le patron pour la location des machines. Ces remboursements éloignent toujours davantage l’orpailleur de la liberté. Pour la plupart, les immigrés renvoient de l’argent à leur famille restée au pays. Soit par des intermédiaires, soit par des mandats postaux en rapportant quelques grammes d’or aux comptoirs d’Oiapoque.
dd.com : Comment faire en sorte que ces paysans sans terre trouvent d’autres moyens de survie que de souiller le territoire guyanais ?
Romain Taravella : Nous sommes justement en train d’étudier la question. Nous menons une enquête sur les motivations et les rêves de ces orpailleurs illégaux, pour tenter de dégager d’autres alternatives humainement plus dignes.
C’est vraiment un problème de co-développement. Jusqu’à présent les moyens mis en place pour lutter contre l’immigration et l’orpaillage illégal, c’était la répression. Nous pensons bien sûr que c’est nécessaire mais insuffisant. Les pouvoirs publics doivent être capables de développer d’autres moyens, plus incitatifs, qui offriraient des alternatives viables, durables, à ces hommes-là. J’entends par là, notamment, essayer de soutenir le développement de nouvelles filières, notamment à la frontière avec le Brésil, aux lieux de passage de ces orpailleurs. Le problème à la base, c’est un cours de l’or très élevé et un différentiel socio-économique entre le Brésil et la Guyane qui donne des envies d’exil à ces paysans sans terre.
dd.com : Ce fléau est-il récent ?
Romain Taravella : La Guyane a connu deux ruées vers l’or. Nous sommes actuellement dans la deuxième phase qui a commencé dans les années 80. La hausse des cours de l’or et les moyens techniques, qui ont permis de travailler des filons jusqu’alors inaccessibles, ont attiré beaucoup de monde au milieu de la forêt. C’est à partir de ce moment-là que des vagues successives de Brésiliens, des « garimpeiros », ont commencé à s’installer en Guyane.
dd.com : Le phénomène pose de graves problèmes environnementaux et sociaux. Pouvez-vous nous les détailler ?
Romain Taravella : En premier lieu, le mercure libéré à la fois par les orpailleurs, qu’ils utilisent pour amalgamer l’or mais aussi celui présent naturellement dans le sol. Quand les orpailleurs désagrègent la terre pour chercher l’or, ils libèrent le mercure et des quantités incroyables de boue. Cette double pollution mercurielle cause d’importants dégâts et modifie tous les écosystèmes. Les poissons en sont imprégnés et les populations amérindiennes qui s’en nourrissent sont ainsi insidieusement empoisonnées. Résultat : malformations infantiles, cancers, problèmes respiratoires. Autre problème : les boues rejetées rendent l’eau opaque et font fuir les poissons devenus incapables de se nourrir à vue.
Autre problème, et non des moindres : la déforestation, ce mitage, cette fragmentation de la forêt a de graves conséquences sur les écosystèmes et les habitats des animaux. Ceux-ci sont alors perturbés par le bruit, la présence, la circulation.
dd.com : La filière de l’or ne comporte que cinq maillons. Comment alors peut-elle être aussi opaque ?
Romain Taravella : L’or est culturellement et même socialement une matière opaque. Les miniers ne parlent pas entre eux, l’affineur ne dévoile aucun de ses secrets ni des quantités d’or qu’il travaille. Dans le domaine de l’or, tout est secret, personne ne dévoile aucun de ses filons. C’est une matière qui condense et qui concentre tous les appétits. Idem au niveau des joailliers et des grands bijoutiers, la culture du secret est très vivace. On voit bien qu’à tous les niveaux, il existe de nombreuses raisons de ne pas rien dévoiler de l’or qu’on possède. Le problème c’est bien sûr la traçabilité. Le bijoutier n’a souvent aucune idée de l’endroit d’où provient l’or qu’il manipule. La raison est simple : à partir de l’affineur, les ors sont souvent mélangés. De l’or du Ghana, de l’or du Pérou, de l’or de Guyane peuvent être amalgamés pour former une seule et unique pâte homogène. On obtient un unique matériau, il n’y a donc plus aucun moyen de connaître son origine.
Mais les choses sont en train d’évoluer. C’est notamment le cas pour un affineur qui travaille séparément les lots en provenance de Guyane et les autres qui proviennent du recyclage. Pour des raisons techniques, l’or qu’il reçoit a de plus en plus souvent pour origine le recyclage. D’autres affineurs, comme les Suisses de Métalor, commencent à développer des circuits de traçabilité pour répondre à cette demande croissante d’or tracé « de la mine à la vitrine » (nom du rapport du WWF sur l’orpaillage illégale, ndlr). C’est indéniable, la traçabilité engendrera un surcoût qui devra être pris en charge par le joaillier et répercuté sur le consommateur. Au consommateur ensuite de se poser la question : veut-il oui ou non payer 10 euros de plus un bijou dont la traçabilité est établie et qui a été produit dans des conditions responsables ?
dd.com : Qu’en est-il de la charte des opérateurs miniers de Guyane ?
Romain Taravella : Adoptée en 2005, elle a été enterrée ensuite pour des raisons politiques locales. Mais j’étais hier avec l’un des représentants des artisans miniers qui m’expliquait que l’application de cette charte faisait partie des exigences de tous les artisans pour reprendre le travail, une fois leurs titres miniers réappropriés. Ils veulent ensuite l’actualiser et l’exiger de la part de tous ceux qui voudraient travailler en Guyane. Nous nous en réjouissons, c’est une très bonne nouvelle.
dd.com : Les opérations Harpie ont-elles porté leurs fruits ? Dans un article du Monde, on cite un gérant de magasin qui fournit du matériel aux orpailleurs et avoue que son activité est en baisse de 90 %...
Romain Taravella : Partiellement, oui. Il y a eu une diminution de l’activité, c’est certain. Les témoignages d’Amérindiens nous le confirment. Mais elle ne s’est pas totalement éteinte. Et surtout, dans bien des cas, elle s’est uniquement déplacée. Actuellement, nous sommes en saison sèche, le niveau des fleuves est très bas, on y circule très difficilement. Les orpailleurs illégaux ont donc beaucoup de difficultés à se faire ravitailler par voie fluviale. C’est ce qui explique en partie ce ralentissement de l’activité minière. Pourtant, malgré les opérations Harpie (des forces de police, ndlr) et malgré la sécheresse sévère, certains orpailleurs continuent de travailler illégalement et les populations amérindiennes qui s’en plaignent.
dd.com : Le traité signé entre la France et le Brésil, quand va-t-il être ratifié ?
Romain Taravella : C’est LA question à 10 000 euros ! On sait quand il a été signé mais on ignore à quel moment il sera ratifié. C’est un accord de coopération qui exige des deux parties, de la France et du Brésil, de travailler ensemble sur des moyens judiciaires et policiers pour lutter contre l’orpaillage illégal. Le problème, c’est que jusqu’à présent, certains ministres brésiliens ayant des intérêts dans l’industrie aurifère, ils n’étaient pas très intéressés par une ratification immédiate.
Mais nous ne nous affolons pas, ce n’est pas quelque chose d’exceptionnel. Lorsqu’on regarde la dynamique de vie des accords internationaux, on observe malheureusement qu’entre le moment où les accords internationaux sont signés et celui où ils entrent en vigueur, des années s’écoulent. C’est même souvent lorsque le problème est réglé qu’ils entrent en vigueur. J’ose espérer qu’ici, ce ne sera pas le cas !
dd.com : Comment avez-vous procédé pour réaliser votre enquête ?
Romain Taravella : Nous avons travaillé pendant huit mois. Nous voulions à tout prix tenter de bien comprendre la situation, de ne pas en faire une histoire sensationnelle, de nous contenter de chercher des solutions. Nous avons donc rencontré les acteurs de l’orpaillage pour qu’ils s’expliquent sur leurs motivations et sur leur attrait pour la traçabilité. A chaque acteur que nous rencontrions, nous lui posions la même question : savez-vous que vous travaillez de l’or guyanais ? Nous nous sommes donc rendus compte qu’à partir du deuxième maillon de la chaîne aurifère, plus personne ne savait qu’il travaillait de l’or guyanais.
Les orpailleurs illégaux sont très difficiles à rencontrer, ils vivent dans la forêt et peuvent répondre par les armes si nous venons les importuner. Ce ne sont pas des acteurs avec qui il est facile de converser et de négocier. Quant à ceux que nous avons rencontrés, ils savent parfaitement qu’ils sont dans l’illégalité. Ils imaginent bien les problèmes que cela engendre mais ils assurent ne pas avoir le choix : ils ne savent faire que cela et doivent faire vivre leur famille.
dd.com : Avez-vous bon espoir que la traçabilité soit effective pour le 14 février ?
Romain Taravella : L’objectif est de sensibiliser le consommateur métropolitain : savez-vous d’où vient votre or ? D’une part nous travaillons donc sur la sensibilisation du consommateur et d’autre part nous essayons de faire émerger un projet-pilote d’or traçable. Nous suscitons l’envie du consommateur, nous suscitons sa curiosité. Son choix doit pouvoir orienter la filière. Les joailliers sont également très compréhensifs et très intéressés. En temps de crise, apporter une légitimité humaniste à la filière, c’est ouvrir un nouveau marché et permettre de passer cette mauvaise période économique. Quel meilleur moment que la Saint Valentin pour sensibiliser le consommateur ?
Propos recueillis par Albane WURTZ
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