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Michel Marie, porte-parole du Cedra (Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs)

Date de l'interview :
30 / 10 / 2009
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Michel Marie
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Créé en 1994 pour protester contre le projet Bure (Meuse), un laboratoire pour l’enfouissement des déchets radioactifs, le Cedra (Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs) milite pour l’abandon de cette solution de gestion des matières nucléaires en fin de vie. Il vient notamment de dénoncer la présence illégale de graphite, un déchet à vie longue, sur le centre de stockage de Soulaines-Dhuys (Aube), normalement réservé à l’accueil de déchets à vie courte. Michel Marie, son porte-parole, nous expose les dangers auxquels est confrontée la France, et révèle les incohérences des autorités sur la question de l’élimination des déchets nucléaires.


dd.com : Tout d’abord, pourriez-vous nous présenter brièvement les différents types de déchets radioactifs existants.

M. M. : C’est assez compliqué : les déchets radioactifs avaient d’abord été classifiés officiellement dans une seule catégorie, appelée A. Dans la tête du public, il y avait donc des déchets nucléaires, point final. Puis les pouvoirs publics ont mis en place les catégories B et C. Avant de finalement abandonner cette classification il y a quelques années, certainement de peur que les gens pensent que les catégories pouvaient aller jusqu’à Z.
Aujourd’hui, il existe donc ce que j’appelle des noms de codes : les FA-VC, soit « faiblement actifs – vie courte », équivalents de la catégorie A ; les MA-VC, soit « moyennement actifs – vie courte » ; les HA-VL, soit « hautement actifs – vie longue » ; les TFA, soit « très faiblement actifs » ; les FA-VL, soit « faiblement actifs – vie longue » ; et d’autres déchets, qui n’ont pas encore de noms de code…
Les déchets dits « à vie longue » dépassent 300 ans de toxicité, jusqu’à des millions d’années, voire des milliards, puisqu’un certain type d’uranium atteint 3 milliards d’années de durée de vie.
Pour s’en débarrasser, les solutions proposées par l’industrie nucléaire, en France comme partout ailleurs, n’en sont pas vraiment : pour les déchets à vie courte, les autorités proposent le stockage en surface… stockage pouvant aller jusqu’à 300 ans ! Pour se faire une idée, 300 ans d’histoire pour nous, cela nous ramène à l’époque de Louis XIV !
Quant à ceux qui restent toxiques au-delà de 300 ans, la « solution » consiste à les enfouir à 500 mètres de profondeur.
On nous parle de solutions, d’absence de risque, d’impossibilité de fuites… mais nous, nous écoutons des scientifiques, comme des géologues par exemple, qui rappellent qu’il est impossible de savoir ce qui va se passer pendant des siècles ou des milliers d’années. Sans parler du danger que représente le transport...

dd.com : Le centre de stockage de Soulaines-Dhuys (Aube) ne devait accueillir que des déchets radioactifs à vie courte. Mais qu’y avez-vous découvert ?

M. M. : Quand les pouvoirs publics ont ouvert le centre de Soulaines, ils avaient en effet promis aux élus locaux et aux populations riveraines que seuls des déchets à vie courte y seraient stockés. Tout le monde a donc accepté le projet (ou plutôt s'est résigné à l'accepter, raison d'Etat oblige) en se disant qu’au bout de 300 ans, la radioactivité aurait atteint son niveau naturel et qu’on pourrait reconstruire sur le site sans danger.
Or les choses sont beaucoup plus complexes : prenons l’exemple d’un outil qui est utilisé dans une centrale nucléaire. Celui-ci va être contaminé par un certain nombre de radioéléments : à vie longue, à vie courte, à faible ou à haute toxicité… que l’on ne sait absolument pas séparer. Pour se débarrasser de cet objet, l’industrie nucléaire va donc simplement évaluer sa radioactivité, sans prendre en compte la durée de vie des composants. Ce qui fait qu’à Soulaines, on a découvert des déchets à vie longue mélangés à des déchets à vie courte, contrairement à ce qui avait été promis ! 1 958 m3 de graphite stockés depuis deux ans, déchet qui contient du carbone 14 : 54 000 ans de toxicité… et du chlore 36 : 3 millions d’années de toxicité. On ne peut donc pas parler de déchets à vie courte dans ces conditions, même si les quantités de déchets à vie longue sont faibles (c’est l’argument utilisé par l’Andra, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs). Et le site ne pourra donc pas être exploitable dans 300 ans, du fait de ce mélange de radioéléments. C’est évident !

dd.com : Est-ce le premier problème (connu) que pose le site de Soulaines ?

M. M. : Il y a une dizaine d’années, le Cedra avait déjà découvert la présence de déchets à vie longue à Soulaines : environ une dizaine de kilos de plutonium, qui a une durée de toxicité de 240 000 ans (cette quantité était mélangée à d'autres déchets) !
En 1995, il y a également eu un incident : des rejets radioactifs… totalement illégaux, car l’Andra, dans la présentation du projet de Soulaines lors de l’enquête publique, en 1985, avait souligné l’absence de rejets. Or il y en a eu dès l’ouverture du centre, en 1992. Depuis, nous appelons donc ce site le « pays du mensonge permanent ».
Une question se pose alors : que font les organismes de contrôle (l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, et surtout, l’ASN, l’Autorité de sûreté nucléaire) ? Soit ils ne sont pas au courant, et ils ne servent donc à rien. Soit ils sont au courant, donnent leur aval, et c’est tout aussi grave !

dd.com : Une hausse des cancers de la tyroïde aurait été détectée dans la région. Confirmez-vous cette information ?

M. M. : En 2005, on a réussi à obtenir un financement pour faire faire une étude indépendante sur Soulaines par la Criirad (Commission de Recherche et d'Information Indépendantes sur la Radioactivité). Et en novembre 2006, simplement en étudiant les dossiers de l’Andra, la Criirad a sorti un rapport confirmant les accusations du Cedra. Dans sa conclusion, elle a même ajouté que l’accumulation de doses de radioactivité rejetées, mêmes faibles, n’était pas anodine pour la santé publique, et pour le monde vivant en général.
Puis cette étude a mobilisé Michel Guéritte, un habitant de la région qui jugeait jusque-là notre action vaine (notamment parce que nous avions l’Etat en face de nous) : convaincu par le travail de la Criirad, et témoin de nombreux cas de cancers dans sa famille, celui-ci a réactivé une association, La Qualité de Vie, et réalisé une étude complète. Sa conclusion : le taux de pathologie, notamment cancéreuse, est cinq fois supérieur à la normale sous les vents dominants.
A la suite de cela, un groupe de citoyens a réclamé des comptes auprès des élus locaux et obtenu que l’Institut de veille sanitaire effectue une enquête. Mais nous avons tout de suite remarqué qu’il n’y avait pas une volonté farouche de la part de l’InVS d’obtenir des résultats… et, effectivement, il y a environ un mois, nous apprenons qu’il décide de reporter l’enquête pour un problème de protocole. Sidérant !

dd.com : Selon vous, peut-on faire confiance à l’Andra sur la gestion des déchets radioactifs ?

M. M. : Personnellement, j’ai été éduqué dans un milieu où l’on écoute et fait confiance aux notables. Mais après 15 ans de vie associative, j’ai rejeté cette éducation : je me suis lancé dans le combat contre les déchets nucléaires, et je suis finalement arrivé à me poser des questions sur notre système démocratique. Qui nous gouverne et de quelle manière, je m’interroge aujourd’hui. Je pense que l’on ne peut absolument pas faire confiance à l’industrie nucléaire et aux décideurs.
Il suffit de constater les faits et les mensonges à répétition. Un exemple : le dossier de l’Andra qui a été envoyé l’année dernière à 3 115 communes trompait les élus en affirmant que le carbone 14 avait une durée de toxicité de 5 400 ans. C’est faux ! Il s’agit de sa période radioactive.

dd.com : Pensez-vous qu’il existe d’autres sites français dans lesquels des déchets radioactifs seraient stockés illégalement ?

M. M. : Nous en sommes persuadés ! Prenons par exemple une découverte de l’armée de l'air qui date de quelques annés : à Orléans, sur une base aérienne militaire, des travaux pour agrandir une piste ont été entrepris. Et ces derniers ont mis à jour des avions contaminés enterrés, qui avaient servi au Sahara lors des essais nucléaires français.
Autre illustration : près de Soulaines, à Pargny-sur-Saulx, l’usine de fabrication de pierres à briquet Orflam, aujourd’hui fermée, a déversé de grandes quantités de déchets contaminés au thorium dans la commune (non répertoriées puisqu'enfouies)… et ce genre de poubelle, on va en trouver de plus en plus. Les sites non répertoriés, ou mal répertoriés, sont très nombreux, c’est certain.
Sans compter les éventuels trafics de déchets, comme il en existe en Italie avec la mafia ! En France, nous ne sommes pas à l’abri de margoulins qui voudraient débarrasser l’industrie nucléaire moyennant finances.

dd.com : Vous vous opposez à l’enfouissement des déchets radioactifs. Quelles alternatives préconisez-vous donc ?

M. M. : Le problème, c’est que les solutions que l’on nous présente (le stockage en surface ou l’enfouissement) n’en sont en fait pas. La trentaine de pays nucléarisés dans le monde ont les mêmes « solutions », mais personne ne sait neutraliser cette radioactivité. Le Cedra souhaiterait plutôt voir progresser la recherche sur la transmutation (transformation d'un élément chimique en un autre par une modification du noyau atomique de l'élément, ndlr). Et ce n’est pas à nous, simples citoyens, de trouver des alternatives. Nous n’avons ni les capacités ni les moyens financiers d’agir. Nous sommes comme les gens qui avaient dénoncé l’amiante, nous mettons le doigt sur quelque chose qui ne tourne pas rond. Nous demandons que l’on arrête les dégâts, notamment pour les générations futures, et que l’on réunisse autour d’une table les scientifiques, les producteurs de déchets, les élus, les associatifs, et les citoyens qui le souhaitent pour travailler sur cet épineux problème de société.

Propos recueillis par Yann Cohignac

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