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Stéphane Lhomme, Porte-parole du Réseau Sortir du Nucléaire

Date de l'interview :
27 / 10 / 2009
Commentaires :
1
Note :
Note : 3/5
Stéphane Lhomme
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Faiblement émetteur de CO2, le nucléaire est souvent envisagé pour combattre le réchauffement climatique. Mais les incidents à répétition (uranium stocké en Russie, plutonium de Cadarache, pour ne citer que les événements récents), la gestion problématique des déchets radioactifs, et le manque de transparence autour de cette industrie fâchent chaque jour un peu plus les Français avec l’atome. Developpementdurable.com a donc décidé de faire le point sur la situation avec Stéphane Lhomme, porte-parole du Réseau Sortir du Nucléaire (créée en 1997, il regroupe 842 associations).

Developpementdurable.com : Avec le réchauffement climatique, beaucoup, en France et à l’étranger, souhaiteraient développer le nucléaire pour réduire les émissions de CO2. Qu’avez-vous à leur répondre ?

Stéphane Lhomme : Je leur demande de regarder les données officielles sur l’énergie dans le monde : le nucléaire représente aujourd’hui seulement 2 % de la consommation mondiale d’énergie, et sa part dans la production d’électricité globale, qui était il y a quelques années de 17 %, est passée à 14 %. Contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, le grand retour du nucléaire n’est pas une réalité. La plupart des réacteurs en service sur Terre sont très anciens et ferment les uns après les autres, tandis que les innombrables nouveaux réacteurs annoncés avec tambours et trompettes ne sont pas au rendez-vous. La raison ? Ils sont beaucoup trop chers. Vous remarquerez d’ailleurs que les annulations de projets, étrangement, sont annoncées beaucoup plus discrètement.
Trop faiblement représenté et promis à une lente disparition, le nucléaire aura donc un impact quasi-nul dans la lutte contre le réchauffement climatique. Il ne sauvera pas la planète. C’est ce que nous voulons faire comprendre à travers la campagne internationale « Don't nuke the climate ! » (« N’atomisez pas le climat »).
Autre argument qui nous fait dire que le nucléaire est incapable d’agir en faveur du climat : les milliards d’euros qui sont injectés dans la recherche sur l’atome, c’est autant d’argent qui n’est pas investi dans les énergies renouvelables. Or elles ont un bel avenir : elles représentent déjà 16 % de la consommation mondiale d’énergie, soit huit fois plus que le nucléaire ! Sans compter que la politique nucléaire empêche toute économie d’énergie.
Enfin, les promoteurs du nucléaire eux-mêmes reconnaissent que l’industrie nucléaire est émettrice de gaz à effet de serre. L’argument « énergie propre » ne tient donc pas non plus.

dd.com : A Cadarache, un stock de plutonium a été sous-évalué et l’incident dissimulé trois mois. Ce genre d’agissements est-il fréquent dans l’industrie nucléaire ?

S. L. : C’est le réflexe habituel dans le milieu. Dès que se produit un événement imprévu, et surtout lorsqu’il est grave, l’industrie nucléaire commence par le cacher. Si l’information a été dissimulée aussi longtemps, et si l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) n’a pas été tenue au courant, c’est certainement que les exploitants ont essayé de trouver une solution pour se débarrasser du plutonium. Cela dit, on ne se débarrasse pas de 39 kg de plutonium comme ça !
Au passage, il faut également signaler que l’ASN a mené plusieurs inspections dans ce fameux atelier de plutonium : c’est la preuve que le gendarme de l’atome n’est pas capable de se rendre compte de ce qui se passe. Ainsi, les exploitants agissent en toute impunité.
Quant à la thèse de l’accumulation de poussière avancée par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), qui aurait produit autant de plutonium, on a beaucoup de mal à y croire…

dd.com : Et les opérations d’espionnage dont vous et Yannick Jadot ont été victimes sont-elles monnaie courante ?

S. L. : A partir de 2003, ce fut le branle-bas de combat chez EDF (ainsi que dans les plus hautes sphères de l’Etat, car la politique nucléaire en France est une politique d’Etat) ! La cause ? Deux événements quasiment simultanés : la publication par notre réseau d’un document « confidentiel défense » sur les vulnérabilités du réacteur EPR, et l’intrusion de militants de Greenpeace dans une centrale nucléaire à Penly, en Seine-Maritime. Il fallait réagir. Des mesures assurément illégales ont alors été prises : l’espionnage et la surveillance.
Il est difficile de dire que c’est monnaie courante, mais ce sont des pratiques inhérentes au nucléaire : c’est une industrie tellement dangereuse, tellement problématique, qu’elle pousse les gens à avoir des attitudes tout à fait condamnables.
Je rappelle à ce propos que Sortir du Nucléaire ne demande pas la transparence, car celle-ci n’existera jamais avec le nucléaire ! Il est par nature hors du contrôle des citoyens et c’est une des raisons, et non des moindres, pour lesquelles nous pensons que le nucléaire est une erreur.

dd.com : A chaque incident ou révélation sur le nucléaire, le ministère de l’Ecologie se dit choqué et demande des comptes. Mais ignore-t-il vraiment les pratiques de la filière atomique ?

S. L. : Je pense que les fonctionnaires des ministères connaissent bien la situation sur certains dossiers. En revanche, les politiques sont tout à fait ignorants. La seule chose qu’ils savent : dire que le nucléaire, c’est bien. Exemple : lorsque l’on a appris qu’EDF se débarrassait des déchets nucléaires en Sibérie, ou que Cadarache dissimulait de grandes quantités de plutonium, le premier réflexe de Chantal Jouanno fut de soutenir l’industrie.
Autre illustration : lors du débat télévisé de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, le premier promoteur du nucléaire en France, « M. Sarkozium », avait largement démontré son incompétence totale sur la question, en déclarant notamment que la part du nucléaire dans la production d’électricité en France ne représentait que 50 %.

dd.com : La prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires jusqu’à 40 ans a été accepté par l’Autorité de sûreté nucléaire. Le craignez-vous ?

S. L. : Chaque centrale va subir une visite décennale et, en théorie, un avis définitif sera rendu au cas par cas. Mais nous avons eu la mauvaise surprise de voir l’ASN donner un avis global prématuré. Son directeur a même déclaré à plusieurs reprises ne pas comprendre pourquoi on arrêterait la centrale de Fessenheim, la première à atteindre 30 ans.
Il y a beaucoup d’argent derrière : pouvoir amortir une centrale jusqu’au bout, c’est énormément de cash qui rentre, au prix, cependant, d’un risque extrême… car avec une centrale vieillissante, le danger ne fait que s’aggraver.

dd.com : Pensez-vous que la demande de création d’une commission d’enquête parlementaire par le PS et les Verts pourrait améliorer la sécurité et le contrôle ?

S. L. : Ce n’est pas une enquête parlementaire qui va changer grand-chose. D’ailleurs, le Parlement est dominé par des partis pro-nucléaires : PS et UMP, en particulier. Les socialistes, lorsqu’ils sont dans l’opposition, font mine d’agir et de demander des comptes. Mais dès qu’ils sont au pouvoir, ils agissent comme la droite. Je répète : la transparence n’existe pas et n’existera jamais dans le nucléaire.
Sans compter que les parlementaires, comme je le disais précédemment au sujet des politiques, n’y connaissent rien.

dd.com : Le nucléaire produit beaucoup mais coûte aussi extrêmement cher. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une industrie rentable ?

S. L. : Absolument pas. Si on prend l’exemple français, des sommes publiques gigantesques ont été investies dans le nucléaire depuis les années 1950 par le CEA, au profit d’entreprises comme EDF qui n’ont pas eu à payer toute cette recherche. Sans parler du coût exorbitant du démantèlement des installations et de la gestion impossible des déchets radioactifs pendant des centaines de milliers d’années.
Les nombreuses annulations de projets en sont la preuve : les entreprises ont fait les comptes et sont arrivées à la conclusion que la technologie revenait trop chère.

dd.com : Certains font confiance aux progrès de la science pour maîtriser davantage le nucléaire. Votre opinion ?

S. L. : Cela fait 50 ans que l’on nous annonce des choses merveilleuses, des nouveaux réacteurs toujours plus performants et plus propres. Nous n’y croyons plus.
La quatrième génération de réacteur ? Il s’agit en fait de la nouvelle appellation des surgénérateurs, qui font partie des premiers réacteurs mis en service, et que l’industrie nucléaire n’a jamais réussi à mettre au point, comme le Superphénix.

dd.com : Comme le nom de votre réseau l’indique, vous réclamez une sortie du nucléaire. Comment l’envisagez-vous ?

S. L. : Dans un certain nombre de pays, elle s’envisage très facilement. En France, c’est plus compliqué : nous disposons de 58 réacteurs et 80 % de l’électricité du pays est produite avec le nucléaire. Tout arrêter d’un coup est donc exclu.
Solution : un plan de sortie du nucléaire, avec des fermetures progressives, accompagné de plans très ambitieux d’économies d’énergie, et de développement des énergies renouvelables. Notre réseau a publié des scénarios de sortie du nucléaire en 5 ou 10 ans.

Propos recueillis par Yann Cohignac

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Derniers commentaires :

dedeleu, 23 / 10 / 2009 - 17:42
“39kg de plutonium, c'est pas gros, moins que le volume d'une bouteille minérale de 1,5 litre!!
Facile à récupérer dispersé en poudre dans une armada de boite à gants!!!
Pourtant on peut en faire plusieurs bombes atomiques et polluer toute une région!!!
Révélateur sur le nucléaire!!
La France a fait un pari d'infaillibilité totale de son industrie nucléaire sur des centaines d'années, vu les déchets à contrôler.
Jusqu'ici nous avons évité un Tchernobyl (1986) ou un Chéliabinsk (en 1957), contrairement à la Russie.
Prions dieu que le futur nous évite une telle catastrophe qui a montré que le nucléaire russe n'est pas infaillible.
La France affirme que son nucléaire est infaillible, sinon on cesserait le nucléaire comme d'autres pays.
Imaginez un Tchernobyl dans la vallée du Rhône ou prés de Paris à Nogent sur Seine!
Même sans faille technique, un tremblement de terre ou un attentat suffit pour déclencher une catastrophe avec de la malchance.
Suivant les vents, une région entière très industrielle radioactive et évacuée pour des siècles!
En un jour il faudrait évacuer toute la vallée du Rhône ou Paris sans retour possible avant des siècles!!!
Le choix de prendre ce risque bien réel relève de l'inconscience et de la folie de croire dans l'infaillibilité perpétuelle du nucléaire.
Après il sera trop tard, la France étant amputée de toute une région et étouffée matériellement et économiquement!!
Le chimique avec AZF ou Bhopal n'est pas infaillible.
AZF n'a pas d'explication scientifique prouvée et sûre. Scientifiquement, il n'aurait jamais du se produire AZF sans malchance et circonstances complexes imprévisibles et étranges que la justice néglige.
Le nucléaire peut avoir aussi une telle malchance et donc une catastrophe énorme se produira avec certitude en France : il suffit d'attendre!!
Le nucléaire dans le monde aura une nouvelle catastrophe encore plus vite, avec certitude, en le développant pour éviter l'effet de serre!!!.”

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